Léonard le perruquier (CLAIRVILLE - DUMANOIR)

Comédie en quatre acte, mêlée de couplets.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 22 avril 1847.

 

Personnages

 

LÉONARD

LE DUC DE CHOISEUL

LE DUC D’AIGUILLON

LE VICOMTE DE CERIGNAN

PELLEGRIN

RAMEAU

CRIQUET, garçon de Léonard

UN AGENT

UN VALET

LUCETTE, femme de Léonard

LA COMTESSE DUBARRY

MADAME DE SABLÉ

MADAME DE MAILLY

DAMES et SEIGNEURS de la cour

VALETS

GARDES

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente une boutique de perruquier, dont la devanture vitrée est garnie de petits rideaux à fleurs. Porte au fond. Porte à droite du spectateur communiquant à un petit cabinet. Une tête à perruque en bois, montée sur un chevalet. Des plats à barbe accrochés.

 

 

Scène première

 

LUCETTE, CRIQUET

 

Lucette est assise et brode au tambour ; Criquet, debout près de la tête à perruque, tient Les Nouvelles à la main qu’il lit, en riant aux éclats.

CRIQUET, riant.

Ha ! ha ! ha ! ha !

LUCETTE, se retournant.

Eh bien ! Criquet... que faites-vous donc là ?... Est-ce ainsi que vous accommodez cette perruque que le vieux procureur attend ?

CRIQUET.

Ah ! c’est que, voyez-vous, madame Léonard, quand je lis Les Nouvelles à la main, il n’y a pas de perruque et de procureur qui tiennent, il faut que je m’en donne à cœur joie... Écoutez :

Lisant.

« On dit que...

LUCETTE.

Voyons, laissez là ce pamphlet, et regardez si mon mari ne revient pas.

CRIQUET, regardant au fond.

Je ne vois rien... pas le moindre Léonard dans toute la rue du Temple.

LUCETTE.

Abandonner ainsi sa boutique depuis ce matin !

CRIQUET, revenant.

Ah ben ! oui !... pour le monde qui y vient !... Écoutez, madame Léonard, l’ambition perdra votre mari, c’est moi qui vous en informe... Quand nous étions à Compiègne, ça allait encore... à défaut de coiffures, nous avions des barbes... et les barbes, ça revient tous les matins, la pousse donne toujours... Mais voilà qu’un beau jour, M. Léonard prend sa poudre à la maréchale, sa femme, ses fers à friser, son premier garçon et sa houppe, il fait un paquet de tout ça, et vient s’établir, en plein Paris, dans cette vieille bicoque de la rue du Temple...

LUCETTE.

Eh bien ?... après ?

CRIQUET.

Eh bien ! depuis huit jours que nous y sommes établis, il n’est entré ici qu’un ramoneur en goguette, et un mendiant, qui m’a demandé l’aumône quand je lui ai demandé le prix de sa barbe !... C’est pas les moyens de faire fortune, ça.  

Il accommode la perruque.

LUCETTE.

Patience !... ça viendra.

CRIQUET.

Vous croyez ça ?

LUCETTE, confidentiellement.

C’est venu.

CRIQUET.

Ah !bah !

LUCETTE.

Ce matin... pendant que vous rasiez là dedans ce petit commis aux gabelles, on est venu chercher mon mari...de la part de qui ?... de mademoiselle Guimard, de l’Opéra !

CRIQUET.

Mademoiselle Guimard !... à la bonne heure !... Si l’Opéra s’en mêle, nous irons... Ah ! la Guimard l’a fait appeler !...

LUCETTE.

Vous voyez qu’il ne faut pas perdre courage... Allons, Criquet, allons, à cette perruque !...

Elle reprend son ouvrage.

CRIQUET.

Oui, oui, la bourgeoise... on y va...

Il tient le peigne comme pour accommoder la perruque, et prend la brochure de la main gauche. Lisant.

« Madame Dubarry... »

LUCETTE.

Encore !...

CRIQUET.

Dites donc, bourgeoise... madame Dubarry, c’est la favorite... la reine pour de rire...

À part.

Satané Louis XV, va !

LUCETTE.

On dit que c’est la plus jolie femme de toute la France.

CRIQUET.

Dame ! faut ça... pour son emploi.

LUCETTE.

Enfin... madame Dubarry ?...

CRIQUET, lisant.

Madame Dubarry avait un petit coureur qui s’appelait Choiseul... Le roi a un ministre qui porte le même nom... Hier, on entendit la comtesse dire à Sa Majesté : Sire, j’ai renvoyé mon Choiseul... renvoyez donc le vôtre. »

Riant.

Pas mauvais ! pas mauvais !... Mais il paraît que le roi tient à son Choiseul, et que son Choiseul tient à sa place...

Lisant.

« On assure que...

LUCETTE.

Voyons, en voilà assez.

CRIQUET.

Oh ! rien qu’une petite encore... et j’arrive à la perruque.

Il lit.

« On assure que madame Dubarry et le duc d’Aiguillon dînent souvent, tête à tête, chez le fameux Bancelin, en cabinet particulier... M. le duc parviendra-t-il à être ministre ?... C’est une question de cabinet. »

Riant aux éclats.

Ha ! ha ! ha ! Bon le mot, bon !

LUCETTE.

Sont-ils méchants !

CRIQUET.

C’est bien fait !... ça fera peut-être que la favorite perdra sa place... et ça le changera, ce monarque.

LUCETTE.

Ah ! oui, quelque grande dame...

CRIQUET.

Ou quelque petite... il ne tient pas à la grandeur, ce bon roi... Il en a pris une dans une boutique de modes... il pourrait bien en prendre une autre dans une boutique de... barbier, par exemple.

LUCETTE, se levant.

Ah ! mon Dieu !...

CRIQUET, se rapprochant.

Quoi donc ?

LUCETTE.

Ah ! que ça m’a fait peur, ce que vous venez de dire là !

CRIQUET.

Allons donc !...

S’inclinant.

Ce n’est pas qu’il tomberait mal chez nous, au moins !... Mais, rassurez-vous... Louis XV ne vient jamais se faire raser rue du Temple.

LUCETTE, rêveuse.

Non, mais il va chasser quelquefois dans la forêt de Compiègne... Il y chassait encore, il y a six semaines... quelques jours avant mon mariage... quand j’étais chez mon père...

CRIQUET.

Ah ! oui, le père Boissec, un des gardes de la forêt...

LUCETTE.

Ce qui fait que, quand le roi s’est arrêté au rond-point, c’était à moi naturellement de lui présenter une corbeille de fruits.

CRIQUET.

Ah ! oui dà ?... et ça vous a fait de l’effet, de voir la monarchie en personne ?

LUCETTE.

Dame ! c’était le premier roi que je voyais... et ce qui m’a bien étonnée, c’est qu’il était mis comme les autres, qu’il m’a regardée comme les autres, qu’il m’a dit : Petite, tu es charmante !... absolument ce que me disaient les autres.

CRIQUET.

Ah ! il vous a dit : Petite, tu es...

LUCETTE.

Charmante !... Puis, il me regarda longtemps en souriant...

Air : Vaudeville de l’Anonyme.

Puis, il me fit un salut bien honnête,
Et s’éloignant... d’un air plein de bonté,
À chaque instant il retournait la tête,
Pour regarder encor de mon côté.

CRIQUET, vivement.

C’est de l’amour !...

LUCETTE, effrayée.

Ciel !... voulez-vous vous taire !...

CRIQUET.

Je le soutiens... Il faut bien, selon moi,
Puisque le roi vous r’gardait en arrière,
Qu’vous ayez fait tourner la tête au roi.

Lucette remonte avec impatience.

Puisque le roi la r’gardait en arrière,
C’est qu’elle a fait tourner la tête au roi.

LÉONARD, en dehors.

Vous m’ennuyez !... allez vous promener !...

LUCETTE.

Cette voix !...

Allant au fond.

Mon mari !...

Vivement à Criquet.

Ne lui parle jamais de cela !...

 

 

Scène II

 

CRIQUET, LÉONARD, LUCETTE

 

LÉONARD, au fond.

Des oisifs, des curieux, des badauds, voilà ce qu’on rencontre à Paris !...

Entrant et fermant la porte.

La sotte ville ! les sottes gens !...

Apercevant Criquet, qui tourne le dos.

Une pratique !... Bonjour, monsieur... vous voulez vous faire raser ?... placez-vous là...

LUCETTE.

Mais non, mon ami !... c’est Criquet, ton garçon.

LÉONARD.

Tu n’es pas une pratique, malheureux !... alors, va-t’en... si je n’ai pas de pratique, je n’ai pas besoin de garçon !... Bonjour.

À part.

Ah ! c’est à se cacher dans les entrailles de la terre !... Bon ! j’ai bossué mon chapeau !

LUCETTE.

Qu’as-tu donc, mon ami ?... Tu sors de chez mademoiselle Guimard, n’est-ce pas ?

LÉONARD.

La Guimard !... ne prononce pas ce nom là, ou je vais devenir enragé !... je vais te mordre !...

Effroi de Lucette.

Eh bien ! non, non... je mordrai Criquet.

CRIQUET, effrayé.

Eh ! ne mordons personne !...

À part.

Qu’est-ce que la Guimard lui a donc fait ?...

LUCETTE.

Voyons, calme-toi.

LÉONARD.

Que je me calme ?... Les volcans s’éteignent, la mer en courroux s’apaise, le tonnerre cesse de gronder... mais un coiffeur blessé dans son honneur, ruiné dans ses espérances... jamais, jamais, jamais !... LUCETTE.

Mais, enfin...

LÉONARD.

Ah ! tu veux te repaître du récit de mes infortunes ?... Eh bien ! savoure-le... Ce matin, quand cette drôlesse m’a fait appeler... (Oui, drôlesse !... je me plais à la qualifier ainsi...) as-tu remarqué comme ma figure était rayonnante, comme mes doigts se crispaient sous mon peigne ?... J’avais enfin trouvé une tête, une tête où j’espérais planter l’échafaudage de ma fortune... avec des épingles noires... Oh ! c’est que tu ne sais pas ce que j’avais rêvé cette nuit !... c’était fantastique, merveilleux !... Un diadème de cheveux poudrés, s’élevant en spirale et retombant en gerbes d’or, au moyen de bijoux élastiques fichés dans le chignon... des perles encadrant la coiffure et tournant autour de la tête, pour descendre s’arrondir en collier... Ce rêve, cette apparition, je l’avais encore gravée là... et c’est au moment où je tenais une tête d’Opéra, une tête sur laquelle tant d’yeux sont fixés... que j’ai perdu la tête !...

LUCETTE.

Mon ami !...

LÉONARD.

Non, pas la mienne... celle de cette impertinente sauteuse... (Oui, sauteuse !... je me plais à la qualifier ainsi...) qui n’a pas craint de me déranger pour...

LUCETTE.

Pour ?...

LÉONARD, se cache la tête dans ses mains, et reprend après un silence.

J’arrive... je sonne... – « Madame, c’est le perruquier que vous avez fait demander, dit une fille de chambre à la fille d’Opéra. » – « C’est bien, qu’il descende, conduisez-le... » Je suis en tremblant ma conductrice, me disant en route : Il paraît que le cabinet de toilette est en bas... ordinairement, il est en haut... mais ici... Enfin, nous traversons une cour, la camériste s’arrête devant la porte d’une écurie et me dit : C’est là !

CRIQUET.

Une écurie ?

LÉONARD.

Oui, Criquet, une écurie !...

Air : Ces postillons.

De son attelage elle est fière...
C’est un attelage princier :
De ses coursiers pour tresser la crinière,
Quand il fallait prendre un palefrenier,
L’impertinente a pris un perruquier !
Et ce fut moi !... cette pratique altière
Ne m’appelait que pour ses animaux,
Et d’un artiste en cheveux... voulait faire
Un artiste en chevaux !

LUCETTE.

Mon pauvre homme !

CRIQUET.

Et vous n’avez peut-être rien reçu ?

LÉONARD.

Si fait... un coup de pied de mes nouvelles pratiques... heureusement, j’avais le dos tourné... c’est moins dangereux sous ce point de vue.

LUCETTE.

Allons, allons, tu t’exagères l’importance de cette mystification... Qu’est-ce, après tout, que la tête d’une danseuse ?

LÉONARD.

Qu’est-ce, dis-tu ?... mais une tête précieuse !... une tête publique !... exposée à deux mille spectateurs !... sur cette tête là, ma coiffure était comme tirée à deux mille exemplaires !... et cette impertinente sautriote !...

Changeant tout à coup de ton.

Tiens Lucette, il m’est venu en route une idée... Cette coiffure que j’ai rêvée... cet édifice, ce monument... je vais l’élever sur ta tête... chaque jour, tu te tiendras, là, immobile, sur un petit piédestal, derrière les vitres de ma boutique... rien que sept ou huit heures par jour !... et la foule se pressera pour t’admirer, pour m’admirer, pour admirer mon œuvre !... et nous placerons deux soldats du guet à la pour dissiper les rassemblements !... Lucette, livre-moi tes cheveux, Lucette, livre-moi ta tête !...

LUCETTE.

Mais, en vérité, tu as une confiance en toi-même !...

LÉONARD.

Confiance dont je suis digne... Ah ! tu ne sais pas ce que m’a coûté de veilles l’étude de mon art !... J’ai feuilleté les vieux livres, consulté les vieux portraits, secoué les vieilles perruques !...

CRIQUET.

Comment ! patron, il faut étudier tant que ça pour être coiffeur ?

LÉONARD.

Oui, Criquet, oui... Car, vois-tu, Criquet, la coiffure résume chaque époque avec une merveilleuse précision... Écoute-moi bien... Sous Louis XIII, les cheveux coupés carrément et frisés sans art, c’est la barbarie hautaine d’une noblesse qui brille sans élégance et qui veut paraître grande sans grandeur... Cette coiffure-là dénote la férocité des duellistes raffinés, la passion furieuse des joueurs de lansquenet, relevant le matin leur moustache au Louvre, et rossant le soir les passants dans les rues de Paris. – Siècle de Louis XIV !... Perruques graves et imposantes... coiffure grandiose, qui annonce Racine, Molière, Bossuet, Fénelon, Turenne. – Sous Louis XV, la boucle à l’œil presque vaporeuse, le fer à cheval aérien, les crochets délicats, frisés au givre, ne résument-ils pas les goûts d’une génération zéphire, qui effleure tout du bout de son aile, et dont les affections, les penchants, les idées, n’ont pas plus de solidité que la coiffure du temps ?... C’est Marivaux, c’est Dorat, c’est Sophie Arnould... puis, c’est Boufflers et Vestris, conduisant le siècle sur un char traîné par des papillons, à la voix d’une Pompadour... Tu le vois, Criquet, la mode est l’esclave des mœurs, la coiffure instruit, et l’histoire de France n’est autre chose que l’histoire des perruques !... J’ai dit.

On entend le bruit d’une voiture.

LUCETTE.

Écoute donc, mon ami !... Il me semble qu’un carrosse vient de s’arrêter à notre porte !

LÉONARD.

Ah ! bah !...

Allant vivement à la porte.

Oui, vraiment !... une belle dame en descend, et s’appuie sur le bras d’un charmant cavalier...

Avec joie.

C’est pour nous !

CRIQUET.

Ça n’est pas possible !... ça ne s’est jamais vu !

LÉONARD, qui les suit des yeux.

Cependant... si fait !... ils montent le trottoir !...

LUCETTE.

Il se pourrait !...

LÉONARD.

Vite, femme !... dispose tout dans mon cabinet... la poudre, la pommade, le linge le plus blanc, le plus fin...

CRIQUET, au fond.

Les voici !

LÉONARD, poussant sa femme.

Va donc !

Lucette sort par la droite.

 

 

Scène III

 

CRIQUET, MADAME DUBARRY, LE DUC D’AIGUILLON, LÉONARD

 

D’AIGUILLON.

Le maître de cette boutique ?

LÉONARD, saluant.

C’est moi, monseigneur.

CRIQUET, à part.

Oh ! labelle femme !...

D’AIGUILLON.

Vite !... si vous en avez le talent... réparez la coiffure de madame.

LÉONARD.

Si j’en ai le talent ?... Je ne vous demande que cinq minutes...

LA COMTESSE.

Ah ! prenez garde... il s’agit d’une coiffure de Legros, le coiffeur de la cour.

LÉONARD, souriant.

Legros !... Madame peut-elle bien parler de Legros ?... un stationnaire, un rétrograde !...

La comtesse s’est assise.

Air : De Turenne.

Quittant l’usage et la vieille routine,
En moi voyez un hardi novateur.

LA COMTESSE.

Ciel ! je frémis !...

LÉONARD.

Un éclair m’illumine...
Ah ! je le sens, c’est le feu créateur
Qui, du succès, est toujours précurseur. !

À part.

Merci, mon Dieu ! votre bonté me sauve !
L’occasion vient me trouver... tant mieux !...
Je vais pouvoir la saisir aux cheveux...

Regardant la comtesse.

Car l’occasion n’est pas chauve.

LA COMTESSE, riant.

C’est un fou... ou c’est un homme de génie.

D’AIGUILLON, au fond.

Mais, s’il reste à cette porte, votre carrosse peut être reconnu...d comment empêcher ?...

LÉONARD.

J’ai votre affaire !... Le cabinet de toilette a une petite porte de sortie, qui donne sur la rue Basse, une rue presque toujours déserte... Si monseigneur veut qu’on y conduise le carrosse de madame...

D’AIGUILLON.

À merveille !... nous ne serons pas obligés de sortir par la boutique.

LÉONARD.

Criquet, conduis le cocher... puis,

Élevant la voix.

va porter la perruque de M. le premier président...

CRIQUET, bas.

Quel premier président ?

LÉONARD, bas.

Du vieux procureur... va.

D’AIGUILLON, à Léonard.

Hâtez-vous, mon cher !

LÉONARD.

Deux secondes, je ne demande que deux secondes... Va, Criquet, cours, vole... et moi...

À part.

Oh ! moi, demain je serai un grand homme.

CRIQUET, en sortant.

Oh ! la belle femme !

Criquet sort par le fond. Léonard à droite.

 

 

Scène IV

 

LA COMTESSE, D’AIGUILLON

 

D’AIGUILLON.

Enfin, madame la comtesse...

LA COMTESSE.

Ah ! je vous en veux, monsieur le duc... vous êtes d’une maladresse !...

D’AIGUILLON.

Ah ! comtesse, m’en vouloir pour une coiffure un peu dérangée !... il faut vous en prendre aux vertes charmilles de Bancelin... Est-ce ma faute, si ses bosquets ne sont pas mieux ombragés, et si les zéphyrs indiscrets y pénètrent trop facilement ?

LA COMTESSE.

Avec tout cela, je serai compromise... je dois me trouver à sept heures à l’Opéra, il en est six, et me voilà forcée de m’arrêter ici, d’y livrer ma tête au premier venu !

Elle se lève.

D’AIGUILLON.

Mais, aussi, pourquoi vous préoccuper de quelques cheveux débouclés ?... je vous assure que vous êtes charmante ainsi... ce désordre même ajoute encore au piquant de votre physionomie.

LA COMTESSE.

Vous me disiez cela, il y a trois jours, quand même aventure arriva... et le soir, au cercle du roi, vous avez été témoin du triomphe de M. de Choiseul... Il était évident pour toute la cour que Sa Majesté me trouvait moins jolie... Pour mon capricieux Lafrance, le choix des ajustements, de la coiffure surtout, est une grande affaire.

D’AIGUILLON.

Oui, il veut que le coiffeur et la faiseuse se cotisent avec la nature.

LA COMTESSE.

Me présenter une seconde fois devant Louis XV dans un pareil désordre, ce serait risquer tout à la fois ma faveur... et votre portefeuille futur.

D’AIGUILLON.

Air : Vaudeville de l’écu de six francs.

Par accident, par maladresse,
Ne peut-on pas se défriser ?

LA COMTESSE.

De par le roi, je suis comtesse ;
De par le roi, sans m’exposer,
J’ai le pouvoir de tout oser ;
De par le roi, puissante fée,
Toute la cour subit ma loi...
Et ce n’est que de par le roi
Que je puis être décoiffée.

Songez donc, cher duc, que ce soir toute la cour et toute la ville seront à l’Opéra... que d’ennemis j’aurai là !...

Riant.

sans compter mes amis... qui sont les plus dangereux !

D’AIGUILLON, riant aussi.

Toujours, parbleu !... Le vicomte de Cerignan, le cher sous-intendant des Menus... le petit Cossé... madame de Mailly...

LA COMTESSE.

Et tant d’autres... qui dînent chez Choiseul et soupent chez Dubarry... qui m’adorent à Luciennes et me trahissent à Versailles

D’AIGUILLON.

C’est charmant !... Et madame de Langeac !...

LA COMTESSE.

Oh ! celle-là a ouvertement passé dans le camp ennemi... Elle est du dernier bien avec Choiseul.

D’AIGUILLON.

Ah ! c’est maintenant connu ?

LA COMTESSE.

Ils ont affiché.

 

 

Scène V

 

CRIQUET, LA COMTESSE, D’AIGUILLON, puis LÉONARD

 

CRIQUET.

Le carrosse est à la petite porte...

À part.

Oh ! la fière femme !

D’AIGUILLON.

C’est bien... mais ce coiffeur...

LÉONARD, entrant très précipitamment.

Voilà ! voilà !... tout est prêt !... si madame veut me faire l’honneur d’entrer...

LA COMTESSE, à part.

Pourvu que le remède ne soit pas pire que le mal !

D’AIGUILLON, bas à Léonard.

Ta fortune... si tu fais un chef-d’œuvre !

LÉONARD.

Ma fortune !...

À Criquet.

Criquet, demain nous serons riches !

Air : Je me charge de la manger (Clarisse Harlowe).

ENSEMBLE.

Oui, je dois triompher,
Ici, je le proclame !
C’est une grande dame,
Et je vais la coiffer !

LA COMTESSE.

Il prétend triompher ;
Mais par lui, sur mon âme,
Pas une grande dame
Ne se ferait coiffer.

CRIQUET.

Puisse-t-il triompher !
Je tremble au fond de l’âme ;
C’est une grande dame !
Saura-t-il la coiffer ?

D’AIGUILLON.

Songez à triompher,
Que votre cœur s’enflamme :
C’est une grande dame
Que vous allez coiffer !

LA COMTESSE, à Léonard.

Nul pouvoir est égal au nôtre,
Songez-y !...

LÉONARD.

Je suis sans effroi :
Prenez ma tête, si la vôtre
N’a pas à se louer de moi !

Reprise de l’ensemble.

Léonard, d’Aiguillon et la comtesse sortent par la droite.

 

 

Scène VI

 

CRIQUET, puis CHOISEUL, UN AGENT

 

CRIQUET, seul.

Oh ! le patron !... dans quel état le voilà !... il ne donnerait pas son fer à papillotes pour le sceptre du roi de France... Mais le procureur attend... courons bien vite... Ah ! mon peigne que j’oubliais !...

Il cherche dans une armoire à droite.

UN AGENT, au fond, s’adressant à Choiseul, qui entre dans la boutique.

Oui, monseigneur, son carrosse s’est arrêté à cette porte.

CHOISEUL, en dehors.

Dans un semblable quartier !... non, tu dois te tromper !... Voyons pourtant...

Il entre tout à fait. À l’agent.

Ne t’éloigne pas... et dis à Germain de rester, avec ma voiture, à vingt pas de cette boutique.

L’AGENT.

Oui, monseigneur.

Il sort.

CRIQUET, se retournant et voyant Choiseul, à part.

Encore un habit brodé !... ils se sont donc donné le mot... J’en suis fâché, mais je ne reste pas.

CHOISEUL.

Mon ami, j’ai de graves motifs pour savoir...

CRIQUET, très vite.

Impossible, je suis pressé... mais mon patron est là, en train de coiffer une dame... attendez... il aura bientôt fini... Bien le bonjour !

Il sort au fond.

 

 

Scène VII

 

CHOISEUL, seul

 

Une dame ?... si c’était elle !... Allons donc ! pour quel motif ?... Eh mon Dieu ! les motifs des femmes, les connaît-on jamais ?... N’importe ! il y a ici un mystère !... et les mystères de la comtesse ne font pas souvent rire Sa Majesté... Si je pouvais adroitement... un bon petit scandale ?... Déjà hier, le roi semblait moins amoureux... il trouvait la favorite moins agaçante... Ah ! s’il dépendait de moi qu’il la trouvât laide !... Si je pouvais arracher du cœur de Louis XV cet indigne amour... fût-ce même en le remplaçant par un autre !... si je pouvais donner une rivale à celle qui veut me donner un successeur !...

S’asseyant et réfléchissant.

Eh ! mais ! c’est ce qu’il y aurait peut-être de plus facile...

Riant.

Notre vieux roi est inconstant comme un page... ce cœur sexagénaire bat, comme un cœur d’écolier, à la vue du premier minois qui se présente, couronné de diamants ou coiffé d’une cornette...

Plus sérieux.

Quand je pense qu’hier encore il nous parlait de cette petite paysanne, à peine entrevue dans la forêt de Compiègne !... et que malheureusement nous n’avons pu retrouver !...

Se levant, avec dépit.

Père imbécile, qui a une jolie fille, et qui s’en va la marier !... plus sot mari, qui a une jolie femme, et s’en va la cacher !... Lebel a vainement battu la forêt et la ville de Compiègne... le chien courant des plaisirs du roi a perdu la trace du gibier.

Se levant.

Bah !... nous relancerons une autre biche...

Regardant à droite.

Mais, avant tout, il faut que je sache, je saurai si c’est...

Il s’est approché de la porte à droite, qui s’ouvre tout à coup.

 

 

Scène VIII

 

LÉONARD, CHOISEUL

 

LÉONARD, entrant, enthousiasmé.

Je suis ébloui !... fasciné !... au milieu de cette poudre dont je l’inonde, c’est Vénus qu’un nuage dérobe aux yeux des mortels !

CHOISEUL.

Ah ! voici ce coiffeur...

À Léonard.

Monsieur...

LÉONARD, sans l’écouter.

Nouveau Pygmalion, je brûle pour celle que mon art vient d’animer... et ce n’est pas une statue !...

CHOISEUL.

Un mot, de grâce !...

LÉONARD.

Ne me dérangez pas... je suis dans l’inspiration... je cherche mes épingles noires...

CHOISEUL.

Singulier original !...

LÉONARD.

Où peuvent bien être mes épingles noires ?

CHOISEUL.

Un seul mot.

LÉONARD.

Je n’ai pas le temps... Et ma pommade !...laquelle choisir ?

CHOISEUL.

Dites-moi, cette dame est-elle...

LÉONARD, se décidant.

À l’essence de rose.

CHOISEUL.

On a vu ici près un carrosse, on a reconnu les laquais...

LÉONARD.

Ah ! et mes fers ?...

CHOISEUL.

Où sont-ils ?

LÉONARD.

Ils sont au feu.

CHOISEUL.

Impossible de lui arracher une parole !... Ma foi...

Il va pour entrer dans le cabinet.

Je saurai...

LÉONARD, se précipitant devant la porte.

On n’entre pas, monsieur !... on n’entre pas !

CHOISEUL, à part.

Au fait, je pourrais me compromettre inutilement... Eh bien ! à tout hasard...

À Léonard, qui va sortir.

Veux-tu faire ta fortune ?

LÉONARD, s’arrêtant, les deux fers à la main.

Hein ?... vous avez dit ?...

CHOISEUL, l’attirant à part et baissant la voix.

Ta fortune est faite, si... écoute-moi bien !... si tu coiffes d’une manière ridicule... la dame qui se trouve là, quelle qu’elle soit !

LÉONARD, à part.

Allons bon !... me voilà entre deux fortunes !... l’une qui veut que je coiffe bien, l’autre que je coiffe mal !... Les fortunes ne s’entendent pas.

CHOISEUL, lui montrant une bourse.

Est-ce convenu ?

LÉONARD, prenant la bourse.

Donnez !...

Après l’avoir mise dans sa poche.

Je ne promets rien.

CHOISEUL.

Comment ! drôle...

LÉONARD, lui présentant les deux fers comme deux pistolets.

N’approchez pas !... je suis armé !

CHOISEUL.

Mais...

LÉONARD.

Arrêtez !... ou je vous brûle la cervelle !...

D’AIGUILLON, en dehors.

Eh bien ! maître Léonard ?...

LÉONARD.

Voilà, voilà !...

Il entre dans le cabinet.

CHOISEUL, à part, vivement.

Cette voix !... c’est d’Aiguillon !... Plus de doute, la comtesse est là... Comment la surprendre ?... Eh ! parbleu !...

Il prend ses tablettes, va au fond et appelle.

Cervier !...

L’agent paraît, Écrivant.

« M. de Choiseul est trompé... madame de Langeac vient d’entrer, avec le duc d’Aiguillon, chez le perruquier Léonard... »

À l’agent.

Prends, cours, et rapporte-moi ce même billet, ici, dans cinq minutes... tu m’as compris ?

L’AGENT.

Parfaitement !...

Il sort.

CHOISEUL, voyant entrer d’Aiguillon.

C’est lui !...

Il remonte.

 

 

Scène IX

 

D’AIGUILLON, CHOISEUL

 

D’AIGUILLON, entrant, le dos tourné, sans voir Choiseul.

Plus cette coiffure avance, et plus sa bizarrerie m’effraie !... Au diable le maraud, qui va s’aviser de la recoiffer entièrement !

CHOISEUL, qui a tiré sa montre.

Six heures et demie !... le roi va se rendre à l’Opéra...

D’AIGUILLON, tirant sa montre.

Bientôt six heures et demie !... il faudra qu’elle se montre à l’Opéra, telle qu’elle sera...

CHOISEUL, feignant la surprise.

D’Aiguillon !

D’AIGUILLON, à part.

M. de Choiseul !... pourvu qu’il ne se doute pas !...

CHOISEUL.

Vive Dieu ! monsieur le duc, je vous fais mon compliment... Un futur ministre de Sa Majesté faire son coiffeur ordinaire d’un obscur barbier de la rue du Temple !... voilà qui révèle un goût prononcé pour les économies.

D’AIGUILLON.

Que voulez-vous ?... jusqu’ici, il y a eu tant de gaspillage...

CHOISEUL.

Et c’est aussi par économie que monsieur le duc prend un carrosse à quatre chevaux, pour venir se faire accommoder au rabais ?... Vous me direz : C’est un carrosse de la cour.

Il remonte.

D’AIGUILLON, à part.

Ah ! mon Dieu !... saurait-il que...

CHOISEUL.

Du reste, ce rustre de perruquier n’est pas malheureux... vous n’êtes pas seul à lui accorder votre confiance.

D’AIGUILLON.

Ah ! vous croyez ?...

CHOISEUL.

J’en suis sûr... et je ne serais pas surpris que ce maraud fût appelé un jour à donner le ton.

D’AIGUILLON.

Quelle plaisanterie !

CHOISEUL.

Je ne plaisante pas... Quand on a coiffé M. le duc... quand on est en train de coiffer la femme la plus brillante de la cour...

D’AIGUILLON.

Une femme ?...

CHOISEUL.

Mais, que je suis étourdi !... vous le savez aussi bien que moi, puisque vous sortez des salons de M. Léonard.

D’AIGUILLON, à part.

Il sait tout !...

Haut, en s’efforçant de rire.

Une dame ?... Eh ! mais, que vous importe ?...

Familièrement.

Pourvu que ce ne soit pas madame de Langeac...

CHOISEUL, riant.

Bah !... Est-ce qu’on me la donne ?...

D’AIGUILLON, riant aussi.

Non... vous la prenez.

CHOISEUL.

Ha ! ha ! ha !... J’ai idée que c’est mieux que cela.

D’AIGUILLON, négligemment.

Moi, j’ai idée que c’est moins bien.

Air : De Jeannette.

Je vois cela d’ici :
Marguerite ou Françoise,
Quelque sotte bourgeoise,
Belle... pour son mari.

CHOISEUL.

Non, d’attraits bien pourvue,
Elle irait droit au cœur
De plus d’un grand seigneur...
Et si vous l’aviez vue,
Vous diriez avec moi :
« C’est un morceau de roi. »

D’AIGUILLON, plus sérieux.

Monsieur le duc !... je vous devine... mais prenez garde !... un pareil soupçon...

L’AGENT, accourant.

Monseigneur !... un billet très pressé.

Il sort.

CHOISEUL, jouant la surprise.

Un billet ?... Deux lignes au crayon... qu’on m’envoie ici ?... c’est singulier...

Lisant.

Ciel !... qu’ai-je lu !... trompé !... trompé par elle !...

D’AIGUILLON.

Qu’est-ce donc ?...

CHOISEUL, jouant la fureur.

Monsieur le duc !... cette femme qui est là... je veux la voir !... cette femme avec qui vous êtes venu... c’est madame de Langeac !

D’AIGUILLON.

Qu’entends-je !...

CHOISEUL.

C’est elle, vous dis-je !... J’ai le droit d’entrer dans ce cabinet, et j’entrerai !...

D’AIGUILLON, se jetant devant la porte.

Jamais !...

CHOISEUL.

Monsieur le duc !...

D’AIGUILLON, portant la main à son épée.

Arrêtez !...

 

 

Scène X

 

CHOISEUL, LÉONARD, D’AIGUILLON

 

LÉONARD, accourant.

Eh bien ?... eh bien ?... que se passe-t-il donc ?

D’AIGUILLON, à Léonard.

Malheureux ! ne dis pas !...

LÉONARD, bas à d’Aiguillon, et vivement.

Elle est partie !...

On entend le bruit d’une voiture.

CHOISEUL.

Ce bruit ?...

D’AIGUILLON, à part.

Sauvée !

CHOISEUL, à part.

Elle m’échappe !

LÉONARD, à part, les regardant.

Un mari, un amant peut-être...

Haut.

Que veulent ces messieurs ?... Un coup de rasoir, un coup de peigne... parlez, faites-vous servir.

D’AIGUILLON, à Choiseul.

Eh bien ! monsieur, qui vous arrête ?... je ne défends plus cette porte.

 

 

Scène XI

 

CHOISEUL, CRIQUET, LÉONARD, D’AIGUILLON

 

CRIQUET, accourant.

Patron !... patron !... si vous saviez !... Ah ! quel honneur pour la rue du Temple !...

LÉONARD.

Allons, bon !... Qu’est-ce qu’il y a encore ?...

CRIQUET, avec transport.

Cette dame... cette dame que vous venez de coiffer... c’est...

D’AIGUILLON, à part.

Grand Dieu !

CHOISEUL.

C’est ?...

LÉONARD, bas à Criquet.

Tais-toi !...

CRIQUET.

Hein ?

CHOISEUL.

Parle, ou tu es mort !

D’AIGUILLON.

Si tu parles, je te tue !

CRIQUET, se dégageant et courant à l’autre bout du théâtre.

À la garde !

LÉONARD, intervenant.

Eh bien ? eh bien ? qu’est-ce donc ?... des menaces, des voies de fait dans ma boutique ?... et cela, parce que j’ai coiffé madame la procureuse à l’insu de son mari !...

À d’Aiguillon, qui fait un geste de surprise.

Ah ! ma foi, tant pis, monseigneur, je vais parler... je ne veux pas qu’on fasse de mal à Criquet !

CHOISEUL.

Une procureuse ?

LÉONARD.

Oui, monseigneur, la femme du procureur Bertin... c’est elle que j’ai coiffée, qui vient de remonter en carrosse, et que Criquet a reconnue... N’est-ce pas, Criquet ?

CRIQUET.

Non, ce n’est pas moi... Je revenais de porter la perruque du vieux procureur, et j’étais en admiration devant cette belle voiture... quand un soldat... un timbalier des dragons-dauphin... qui passait dans la rue basse... s’arrête, regarde, et s’écrie : Sacrebleu ! mais c’est le carrosse de madame...

LÉONARD.

De madame Bertin.

D’AIGUILLON, appuyant.

De madame Bertin ?

CRIQUET, balbutiant.

De... de madame Bertin.

LÉONARD, à Choiseul.

Voilà.

D’AIGUILLON, bas.

Merci !

Haut.

Eh bien ! monsieur le duc ?

LÉONARD, à part, vivement.

Un duc !...

Il salue.

CHOISEUL, à part.

Partie perdue !...

Haut.

Allons... je vois qu’on m’a trompé... et je n’insiste plus...

Tendant la main.

Sans rancune, monsieur le duc !

LÉONARD, à part.

Encore un !

Il multiplie ses salutations.

D’AIGUILLON.

Sans rancune... et pour preuve, je vous demande une place dans votre carrosse jusqu’à l’Opéra...

Souriant.

car c’est à vous qu’il faut demander toutes les places, monsieur de Choiseul...

LÉONARD, bondissant.

Choiseul !

CHOISEUL, souriant.

En attendant que vous preniez la mienne, monsieur d’Aiguillon.

LÉONARD.

D’Aiguillon !

CHOISEUL.

Je suis à vos ordres...

Ils s’éloignent en causant.

LÉONARD, seul, sur le devant.

D’Aiguillon !... Choiseul !... deux ducs, deux ministres peut-être, à la fois, dans ma boutique !... Mais alors, cette dame que j’ai coiffée...

 

 

Scène XII

 

CHOISEUL, CRIQUET, LÉONARD, D’AIGUILLON, LUCETTE.

 

LUCETTE, rentrant.

Mon ami ! mon ami...

CHOISEUL, se retournant.

Ciel !

D’AIGUILLON.

Qu’avez-vous ?

LÉONARD.

Criquet !... ce carrosse... cette dame... c’était ?

CHOISEUL, à part.

Oh ! oui, c’est bien elle !

LÉONARD.

Son nom ?... son nom ?

CHOISEUL, à part.

Oh ! je n’ai pas encore perdu la partie !

D’AIGUILLON.

Venez donc !

Ils sortent.

LÉONARD.

Eh bien ?... c’était ?

CRIQUET.

Madame Dubarry !

LÉONARD, poussant un cri.

Ah !... j’ai coiffé la favorite !

Il tombe évanoui.

 

 

ACTE II

 

Le théâtre représente le corridor des premières loges de l’Opéra. Au milieu, l’entrée de la galerie, à droite et à gauche ; les portes plus petites de loges, portant les noms de leurs propriétaires. Quand les portes s’ouvrent, elles laissent voir la salle de l’Opéra garnie de spectateurs.

 

 

Scène première

 

MADAME DE SABLÉ, MADAME DE MAILLY, LE VICOMTE DE CERIGNAN, DAMES et SEIGNEURS DE LA COUR, se promenant dans le couloir des loges, DEUX GARDES-FRANÇAISES, en faction

 

CHŒUR.

Air : De Zanetta, d’Auber.

Amis, que toujours
L’Opéra nous rallie !
Séjour enivrant des arts et du génie,
Des folles amours
C’est aussi la patrie !
Tant que l’amour régnera,
Pour temple il aura
L’Opéra.

À la fin du chœur, les dames et seigneurs disparaissent.

MADAME DE SABLÉ, se promenant au bras du vicomte.

Et vous dites, vicomte, que cela s’appelle ?...

LE VICOMTE.

Hippolyte et Aricie... opéra en trois actes... Les paroles sont de Pellegrin, la musique est de Rameau.

MADAME DE MAILLY, s’approchant.

Et dit-on que ce soit bien ?

LE VICOMTE.

Devisme, le directeur, en est fort content... ce qui n’empêche pas Rameau et Pellegrin de mourir de peur...

Riant.

Ils errent dans les corridors comme des âmes en peine.

MADAME DE SABLÉ.

Pauvres diables !... Cerignan, mon cher, vous devriez, en qualité de sous-intendant des Menus, faire donner quelque chose à ces gens là sur la cassette du roi.

LE VICOMTE.

Si Sa Majesté est contente ce soir...

MADAME DE MAILLY.

Ah !... à propos... à quelle heure arrive le roi ?

LE VICOMTE.

À sept heures.

MADAME DE SABLÉ.

Et... la comtesse ?

LE VICOMTE.

Madame Dubarry ?...

Regardant par l’œil de bœuf d’une loge.

Sa loge est encore vide... quoique toutes les autres soient garnies... Tenez ! voici Sophie Arnould, en face du prince d’Hénin... la Guimard, en face du maréchal de Soubise...

MADAME DE SABLÉ.

Et bientôt la comtesse Dubarry, en face du roi de France... toutes les épouses de la main gauche...

Pellegrin et Rameau entrent en scène, en se tenant par le bras, causant avec chaleur et faisant force gestes ; pendant ce qui suit, ils vont regarder par deux carreaux de loges, puis se réunissent, se serrent la main et sortent chacun de son côté.

LE VICOMTE, bas aux dames.

Eh ! mais ! je ne me trompe pas !... voici nos deux patients !...

MADAME DE SABLÉ.

Quoi ! ces messieurs à la figure effarée ?

LE VICOMTE.

Pellegrin et Rameau, les deux auteurs du nouvel opéra.

MADAME DE MAILLY, bas.

Lequel est Pellegrin ?

MADAME DE SABLÉ.

Le plus maigre ?

LE VICOMTE.

Ils sont maigres tous deux.

MADAME DE MAILLY.

Le plus laid ?

MADAME DE SABLÉ.

Ils sont fort laids tous deux.

MADAME DE MAILLY.

Celui qui paraît si effrayé ?

LE VICOMTE.

Ils sont parbleu ! effrayés tous deux.

Pellegrin et Rameau se séparent et sortent.

MADAME DE SABLÉ.

Que de gens qui ont peur ce soir !... depuis ces deux pauvres diables jusqu’à la superbe comtesse !...

Bas, à madame de Mailly.

Rien de nouveau ?

MADAME DE MAILLY.

Rien... Toujours un peu de froideur du côté du maître... toujours un peu d’inquiétude du côté de la favorite.

MADAME DE SABLÉ, au vicomte, qui s’est rapproché.

Qu’en dit Cerignan ?

LE VICOMTE.

Marquise... je n’ai pas encore d’opinion... mais je vous en promets une pour ce soir... après la représentation.

MADAME DE SABLÉ.

Le beau mérite !... nous en saurons alors autant que vous.

LE VICOMTE.

Comment ! vous savez déjà...

MADAME DE SABLÉ.

Que tout le monde est ici dans l’anxiété, en attendant l’arrivée du roi et celle de madame Dubarry... car l’accueil d’aujourd’hui nous dira s’il y a définitivement rapprochement ou disgrâce.

MADAME DE MAILLY, d’un ton hypocrite.

Pauvre Jeanne !... je tremble pour elle...

MADAME DE SABLÉ.

Et moi donc !...

MADAME DE MAILLY.

Car enfin, je suis son amie...

MADAME DE SABLÉ.

Je la porte dans mon cœur...

LE VICOMTE.

Nous avons tous soupé hier à Luciennes... Mais rassurons notre tendresse alarmée... Notre chère amie ne négligera aucun moyen de séduction.

MADAME DE MAILLY.

On dit que sa toilette sera resplendissante... et le roi y tient.

MADAME DE SABLÉ, d’un air de doute.

Eh ! eh ! sa toilette... je crains qu’elle ne la commence trop tard... ou qu’elle ne l’ait commencée trop tôt.

LE VICOMTE.

Une énigme ?... J’adore les énigmes.

MADAME DE SABLÉ.

Vous les devinez ?

LE VICOMTE.

Jamais.

MADAME DE SABLÉ.

Il faut donc tout dire... Mais c’est un secret, au moins !... ne le redites qu’à une centaine d’amis, pas davantage !

MADAME DE MAILLY.

Un secret, qui regarde...

MADAME DE SABLÉ.

La chère comtesse...

Mystérieusement.

Un soldat... un dragon... que sais-je ?... qui consacré à ma fille de chambre ses permissions de dix heures... vient de lui raconter qu’il a reconnu ce soir, dans une rue basse du quartier du Temple, le carrosse de la comtesse !...

MADAME DEMAILLY.

Se peut-il ?

Air : Du premier prix.

Qu’allait donc faire notre amie
Dans ce quartier triste et lointain ?

MADAME DE SABLÉ.

Quelque bonne œuvre, je parie.

LE VICOMTE.

Moi, mesdames, j’en suis certain :
La comtesse est si charitable !
Aimer le prochain est sa loi,
Et ce soir, quelque pauvre diable
Devait être heureux comme un roi.

MADAME DE SABLÉ, apercevant d’Aiguillon.

Chut !... une des bonnes œuvres de la favorite !

LE VICOMTE et MADAME DE MAILLY.

D’Aiguillon !

 

 

Scène II

 

LE VICOMTE, MADAME DE SABLÉ, D’AIGUILLON, MADAME DE MAILLY

 

D’AIGUILLON, entrant d’un air inquiet, à part.

Pas encore arrivée !... et dans cinq minutes, le roi...

MADAME DE MAILLY.

Ah ! monsieur d’Aiguillon...

D’AIGUILLON.

Mesdames...

MADAME DE SABLÉ.

Eh bien ! notre chère comtesse... qui peut la retenir ?... sans doute les soins de sa toilette... Voyons, sera-t-elle bien belle ?

LE VICOMTE.

Bien brillante ?...

MADAME DE MAILLY.

Bien effrayante ?

D’AIGUILLON, à part.

Cachons mon trouble.

Haut.

Belle... toujours... brillante, sans doute... effrayante... pour d’autres peut-être, mais pour vous, mesdames... jamais...

CERIGNAN.

Air : De votre bonté généreuse.

Une émotion un peu vive
Nuira peut-être à ses appas.

MADAME DE SABLÉ.

Oui, car l’épreuve est décisive.

LE VICOMTE.

Plaira-t-on ? ne plaira-t-on pas ?
Cette incertitude est cruelle...

MADAME DE SABLÉ, à d’Aiguillon.

Voyons, répondez à cela,
Sera-t-elle encor la plus belle ?

D’AIGUILLON, aux dames.

J’en serais sûr... si vous n’étiez pas là.

LE VICOMTE.

C’est un avis, mesdames, qui vous engage à rentrer dans vos loges... Le roi ne peut tarder, et vous savez qu’en arrivant, il aime à jouir de la partie la plus brillante du spectacle... celle où vous avez des rôles.

MADAME DE SABLÉ.

Votre bras, vicomte.

Mesdames de Sablé et de Mailly entrent dans leurs loges : le vicomte s’éloigne à droite.

 

 

Scène III

 

D’AIGUILLON seul, puis LÉONARD

 

D’AIGUILLON.

Qui peut la retenir ?... Partie en carrosse, et longtemps avant nous... comment n’est-elle pas arrivée ?... Si ce retard cachait encore une perfidie !... Ah !... Je ne puis tenir en place, et je vais...

Au moment où il va sortir, Léonard, qui entre précipitamment, se jette sur lui.

LÉONARD.

Ouf !...

D’AIGUILLON.

Au diable !

LÉONARD.

C’est vous ?

D’AIGUILLON.

C’est toi ?

LÉONARD.

Est-elle ici ?

D’AIGUILLON.

L’as-tu vue ?

LÉONARD.

Qui ?

D’AIGUILLON.

La comtesse !

LÉONARD.

Non, et vous ?

D’AIGUILLON, le repoussant.

Va te promener !

Il sort.

LÉONARD, seul.

Que j’aille me promener ?... quand j’ai payé vingt-quatre sous ma place au parterre !... quand j’ai donné une partie notable de ma fortune pour assister à... je n’ose dire mon triomphe !... Oh ! mon Dieu !... si, à son entrée, un murmure improbateur !... Je frissonne... il se forme au bout de mes cheveux comme des perles, et ça me dégouline goutte à goutte... N’importe ! j’ai voulu la voir et je la verrai...

Regardant autour de lui.

L’Opéra !... Voilà donc ce que c’est que le grand Opéra !...

Regardant par le carreau d’une des loges.

Quelle foule !... quel beau monde !... Et quand je pense que ma coiffure s’élèvera au-dessus de toutes celles-là !... car elle s’élèvera de huit à neuf pouces au-dessus de... Quel effet !... J’ai besoin de me tâter, de me parler tout haut, pour être sûr que ce n’est pas un rêve.

Air : Du piège.

Salut, asile où brillera
La déesse que j’ai coiffée !
Salut, temple de l’Opéra !
Salut, pavois de mon trophée !
Salut, témoin de mon brillant début !
Salut, salut...

Ici, l’un des deux gardes-françaises qui n’ont cessé de se promener, frappe sur l’épaule de Léonard pour l’inviter à ôter son chapeau.

Que je suis bête !...
On ne doit pas, lorsque l’on dit salut,
Garder son chapeau sur la tête...
J’avais gardé mon chapeau sur ma tête !

C’est drôle, je suis en nage et je frissonne... C’est la fièvre... À présent tout m’épouvante... je ne vois plus que les défauts de mon œuvre... la bizarrerie de cette audacieuse combinaison... Les hommes sont à ce point routiniers, que tout ce qui est nouveau les choque... tout ce qui les étonne, les fâche... Il ne serait pas impossible qu’au premier abord... Oui ! c’est possible !... quand ils verront... Et pourtant, comment ne pas s’apercevoir... Mais non, c’est l’ensemble qui frappe... Eh bien ! l’ensemble... mais il est ravissant, l’ensemble... oui, ravissant !... et quand je dis ravissant... c’est que je n’ose pas en faire l’éloge moi-même... Il n’y a que des vandales, que des sauvages... Mais il peut y avoir tant de sauvages à l’Opéra... Mon Dieu, mon Dieu ! que je voudrais vieillir d’une heure !...

Il va se remettre à la lucarne d’une loge.

 

 

Scène IV

 

LÉONARD, RAMEAU, PELLEGRIN

 

PELLEGRIN, entrant par la droite, très agité et s’essuyant le front.

Oh ! si je pouvais être de deux heures plus vieux !...

RAMEAU, une montre à la main, entrant par la gauche.

Le temps ne marche donc pas aujourd’hui !... cette aiguille est donc arrêtée !...

Il s’essuie le front et s’évente avec son mouchoir.

PELLEGRIN.

Rameau !...

RAMEAU.

Ah ! c’est vous, Pellegrin !...

Ils se rapprochent et se serrent les mains.

Nous avons du monde ?

PELLEGRIN.

Une salle comble !... Tous les petits auteurs, réunis au coin de la reine, s’apprêtent à déchirer mon poème !

RAMEAU.

Tous mes rivaux, Gluck, Monsigny, Philidor, attendent ma musique pour la dénigrer !... Je suis sur des charbons ardents !

PELLEGRIN.

Qu’est-ce que je dirai donc, moi !

LÉONARD, qui a entendu les derniers mots, venant se placer entre eux.

Et moi donc !...

PELLEGRIN.

Quelqu’un !... Chut !

LÉONARD, saluant.

Ces messieurs attendent la représentation ?...

RAMEAU.

Mais oui, monsieur...

LÉONARD.

Avec impatience, je le vois.

PELLEGRIN, à part.

Quel est ce monsieur ?

LÉONARD.

J’étais là... j’ai entendu...

RAMEAU.

Avec la plus grande impatience, oui, monsieur.

À Pellegrin.

Venez.

LÉONARD.

C’est comme moi...

RAMEAU et PELLEGRIN, s’arrêtant.

Ah !

LÉONARD.

Tenez, messieurs, voyez, je ruisselle... Ah ! l’attente !...

PELLEGRIN.

Monsieur attend quelque chose ?...

RAMEAU.

Ou quelqu’un ?

LÉONARD.

Quelqu’un et quelque chose... Le quelqu’un qui doit me procurer le quelque chose...

Confidentiellement.

Un succès.

RAMEAU et PELLEGRIN.

Un succès ?...

LÉONARD.

Oui, messieurs... mais j’ai peur... Avez-vous remarqué, messieurs, cet effet tout particulier ?... N’est-ce pas qu’au moment d’atteindre un but... n’importe lequel... l’homme regarde toujours en arrière, et que les écueils qu’il a traversés l’épouvantent, lui donnent le vertige ?...

RAMEAU, avec chaleur.

C’est si vrai, monsieur !... que, la main sur ce but, on tremble encore de ne pouvoir l’atteindre... et l’on aimerait mieux que la foudre le renversât !

PELLEGRIN, sur un ton plus élevé.

C’est si vrai... que, s’il était possible qu’on ne jouât pas ma pièce ce soir... je me sentirais soulagé... foi de Pellegrin !

LÉONARD, vivement.

Pellegrin !... Monsieur serait...

PELLEGRIN.

Je me suis trahi !... Pas un mot, de grâce !... Oubliez, je vous prie...

LÉONARD.

Oublier !... Oublier l’honneur d’avoir causé avec un homme de génie !...

PELLEGRIN, jouant la modestie.

Monsieur...

LÉONARD.

Oui, monsieur, de génie !... Il faut du génie, pour parler à toute cette salle, pour tenir en haleine deux mille spectateurs, qui pleurent, qui rient, qui applaudissent, à la volonté d’un seul homme... C’est beau, cela ! c’est grand, cela ! c’est superbe, cela !

PELLEGRIN, confus.

Monsieur...

RAMEAU, avec un peu d’aigreur.

Oui, sans doute... Mais ici, le cas est un peu différent... Certes, le poème de monsieur est on ne peut plus recommandable... mais la musique...

PELLEGRIN, vivement.

Et, que fait la musique au poème ?

RAMEAU, avec hauteur.

Mais... elle en fera le succès !

PELLEGRIN, avec colère.

Monsieur Rameau !

LÉONARD, vivement.

Rameau !... J’aurais devant les yeux ce grand Rameau !... J’aurais devant les yeux...

RAMEAU.

Un homme, qui prouvera la supériorité de son art !...

LÉONARD.

Et de son talent !... Oui, monsieur.

À Pellegrin, qui fait un geste d’impatience.

Ne vous emportez pas, je vous en prie... vous avez raison...

À Rameau, qui proteste.

et vous aussi... et moi aussi... Mais, d’abord, laissez-moi vous regarder tous les deux...

Avec admiration.

Oh ! c’est drôle !... Oh ! que c’est drôle !...

À Rameau.

Comment, monsieur Rameau, c’est de cette tête là qu’est sorti ce joli air...

Il fredonne.

tra la la la... Non, pas ça...

Changeant d’air et de ton.

tra la la la la... Non, je me trompe... Enfin, ce joli air que tout le monde sait par cœur.

RAMEAU, flatté.

Oui, monsieur, oui.

LÉONARD, à Pellegrin.

Et vous, monsieur, c’est vous qui avez pensé et écrit ce vers admirable :

« L’aurore a moins d’appas que...

Non, je confonds... je voulais dire ce vers magnifique :

« C’est Vénus tout entière à sa proie... »

Non, pas celui-là non plus... mais, vous savez bien, ce vers qui finissait par... enfin, vous savez bien ce que je veux dire.

PELLEGRIN, souriant.

Parfaitement... mais j’en ai tant fait !

LÉONARD.

Oh ! Dieu ! la musique !... la poésie !... ces deux sœurs divines !... Certes, la poésie est bien libre, la musique est tout à fait indépendante... mais la poésie sans la musique, c’est absolument comme la musique sans la poésie... Je ne sais pas si je me fais comprendre, mais une comparaison... Vous voyez un coiffeur... c’est un homme de talent... il a un peigne, de la poudre, des pommades, tout ce qu’il lui faut... mais il n’a pas de tête !... c’est absolument comme s’il n’avait rien... Il faut une tête à un coiffeur, comme il faut un coiffeur à une tête... la tête sans coiffeur, c’est la poésie sans la musique... le coiffeur sans tête, c’est la musique sans la poésie... et vice versa... C’est clair.

RAMEAU.

Qu’est-ce qu’il nous chante là ?

PELLEGRIN.

Comparer la poésie à une tête à perruque !

RAMEAU, à Léonard.

Pardon, monsieur... mais vous nous parliez d’un succès que vous attendiez... À notre tour, nous serait-il possible de savoir à quel homme célèbre...

PELLEGRIN.

À quel illustre personnage...

LÉONARD, avec mystère.

Chut !... Oui, messieurs, c’est ce soir que je perce...

Vivement.

Chut !...

Plus bas.

Chut !... c’est un grand mystère... Je suis l’inventeur d’une coiffure nouvelle, et cette coiffure...

RAMEAU, reculant.

Un coiffeur !

PELLEGRIN, de même.

Un perruquier !

LÉONARD.

Eh bien ?...

RAMEAU.

Et nous écoutions !...

PELLEGRIN.

Et nous nous arrêtions !...

RAMEAU, remontant.

Ah ! fi !...

PELLEGRIN, de même.

Ah ! puah !...

LÉONARD, courant après eux.

Ah ! fi ?... ah ! puah ?...

Les arrêtant au fond.

Est-ce que vous vous figurez, par hasard, que c’est pour votre opéra que la salle est pleine ?... Votre opéra !... ah ! bien, oui !... La musique de Rameau !... on ne s’en moque pas mal !

RAMEAU.

Monsieur !...

LÉONARD.

Le poème de Pellegrin !... on ne s’en moque pas mal !

PELLEGRIN.

Perruquier !...

LÉONARD.

Ah ! fi ! ah ! puah !... ah ! fi ! ah ! puah !...

Rameau et Pellegrin le menacent... On entend battre aux champs.

RAMEAU.

Ce bruit ?...

PELLEGRIN.

Le roi !...

LÉONARD.

Le roi !... et ma coiffure sans doute !...

Très ému.

Ah ! je faiblis !... je sens que je m’affaisse !...

LE VICOMTE, entrant.

La loge du roi, messieurs !...

Les loges s’ouvrent et les spectateurs se lèvent. Quelques personnes viennent se ranger sur le passage qui conduit à la loge royale. Le directeur du théâtre paraît, portant deux flambeaux. Il est suivi du roi, lequel est suivi lui-même de quelques seigneurs. Le roi salue, en passant, les personnes qui se trouvent dans le couloir ou à la porte des loges, puis, il disparaît à gauche. Ces mouvements se font sur de la musique. Quand le roi a disparu, toutes les loges se ferment, et tout le monde se retire, excepté Léonard, qui va de nouveau regarder à la lucarne d’une loge.

 

 

Scène V

 

MADAME DE SABLÉ, LE VICOMTE, LÉONARD

 

MADAME DE SABLÉ, entr’ouvrant sa loge, dont elle ne sort pas.

Vicomte ?... Cerignan ?...

LE VICOMTE, qui traversait le corridor.

Marquise ?...

MADAME DE SABLÉ.

Eh bien ?... la comtesse ?...

LE VICOMTE, bas.

Voilà du nouveau !... Un coureur est venu annoncer qu’un de ses chevaux s’était abattu dans la rue des Arcis.

MADAME DE SABLÉ.

Rue des Arcis ?... mais ce n’était pas son chemin.

LE VICOMTE.

Vous comprenez qu’en sortant de la maison mystérieuse, elle aura dû faire un détour... Au surplus, elle arrive... on vient d’apercevoir son carrosse... et je cours...

MADAME DE SABLÉ.

Adieu !

Elle ferme sa loge. Le vicomte sort à droite.

LÉONARD, resté seul, toujours à sa lucarne.

J’ai beau regarder... ma coiffure n’est pas encore arrivée... On ne peut pourtant pas commencer sans ma coiffure !... le spectacle n’aurait aucun charme.

 

 

Scène VI

 

CHOISEUL, LÉONARD

 

CHOISEUL, à la cantonade, riant aux éclats.

Ah ! ah ! ah ! ah !...

Entrant par la gauche.

C’est prodigieux !... c’est du dernier ridicule !...

LÉONARD.

Oh ! le ministre !... celui qui voulait...

CHOISEUL.

Que vois-je !... Eh ! mais ! c’est lui !... mon loyal complice !

LÉONARD, étonné.

Hein ?... plaît-il ?...

CHOISEUL, riant toujours, et avec expansion.

Bravo ! bravo !... c’est très bien !... tu as fait un chef-d’œuvre !...

LÉONARD.

N’est-ce pas ?

CHOISEUL.

Un chef-d’œuvre... de bouffonnerie !...

LÉONARD.

De ?...

CHOISEUL.

Je suis sûr qu’à son entrée, un éclat de rire universel...

LÉONARD.

De rire !...

CHOISEUL.

J’attendais quelque chose de bien ridicule... mais, en honneur, tu t’es surpassé ?

LÉONARD, affectant de rire.

J’ai bien compris, n’est-ce pas ?... vous riez ?... vous plaisantez ?...

CHOISEUL.

Je ris... mais je ne plaisante pas... et la preuve, c’est que je t’ai promis une fortune... et voici de quoi la commencer.

Il lui remet une bourse.

LÉONARD, tenant la bourse.

Vous me payez !... mais c’est ma honte !... mais cet argent me brûle les mains !... mais il me serait impossible de le tenir davantage !...

Il le met dans sa poche.

CHOISEUL, riant.

Comment !... Est-ce qu’en vérité, tu as cru...

LÉONARD.

Faire un chef-d’œuvre ?... mais je le crois encore !... Je le croirai toujours !

D’AIGUILLON, en dehors.

Où est-il ?... où est-il ?...

LÉONARD.

Et jusqu’à ce qu’un autre vienne me dire...

 

 

Scène VII

 

CHOISEUL, LÉONARD, D’AIGUILLON

 

D’AIGUILLON, apercevant Léonard.

Ah ! misérable !

Il le saisit au collet.

LÉONARD.

Quoi ?...

D’AIGUILLON.

Tu ne périras que de ma main !

LÉONARD.

La raison ?... on demande la raison !

D’AIGUILLON, apercevant tout à coup Choiseul.

Ah ! vous ici, monsieur ?... Vous venez jouir de votre triomphe...

À Léonard.

Scélérat ! tu étais vendu à nos ennemis !... et cette coiffure grotesque !...

LÉONARD.

Lui aussi !...

D’Aiguillon s’est précipité sur la porte de la galerie, qu’il ouvre à deux battants. On aperçoit toute la salle, et le dos des personnes placées à la galerie.

D’AIGUILLON, à Léonard.

Tiens !... misérable ! vois-tu cette loge là bas ?... Dans une minute, elle va s’ouvrir... ta victime y paraîtra... confiante encore en son bourreau !... Alors, un rire immense, des clameurs, des huées viendront frapper nos oreilles !... et moi !... je te passerai ce fer à travers le corps !

LÉONARD, désespéré.

Tuez moi donc !... Car vivre sans gloire...

D’AIGUILLON, le traînant vers la galerie, à l’entrée de laquelle il tombe à genoux.

Ne crie pas !... viens !... mais viens donc !...

Baissant la voix.

Tiens ! la porte s’ouvre !... la voici ?... regarde !... elle s’avance !... le public se lève !... Écoute !...

LÉONARD, à genoux.

Je n’ai plus d'oreilles !...

Madame Dubarry vient d’entrer ; un murmure de surprise se fait entendre.

D’AIGUILLON.

Entends-tu ?... entends-tu ?...

LÉONARD, cachant sa tête dans ses mains.

Je suis mort !

CHOISEUL.

Je triomphe !

À ce moment, un petit applaudissement semble partir de la loge du roi.

LÉONARD, relevant la tête.

Entendez-vous ?... C’est le roi qui...

Toute la salle applaudit avec fureur.

D’AIGUILLON, reculant, avec admiration.

Oh !... qu’elle est belle ainsi !

LÉONARD, qui s’est relevé tout à coup.

C’est le roi... c’est le roi qui a donné le signal !... Regardez !... il sourit !... il applaudit encore !...

Nouveau petit applaudissement, suivi de bravos frénétiques.

LÉONARD, se penchant à la loge et applaudissant à tour de bras.

Bravo ! bravo ! bravo !...

Aux personnes qui sont à la galerie et qui se retournent au bruit. Avec délire.

Oui, messieurs !... Oui, mesdames !... C’est moi qui suis l’auteur de cette coiffure !... c’est moi !...

TOUS, applaudissant.

Bravo ! bravo ! c’est très bien !

LÉONARD, à d’Aiguillon.

Eh bien ! voulez-vous encore me tuer ?

D’AIGUILLON, avec joie.

Viens !... dans mes bras !

Léonard se jette sur lui.

En ce moment, des bouquets lancés de la galerie et des loges viennent tomber aux pieds de Léonard.

LÉONARD, se dégageant et saluant les spectateurs qui l’applaudissent.

Ah ! décidément, je suis un grand homme !

 

 

АСТЕ III

 

Un salon à Luciennes.

 

 

Scène première

 

MADAME DUBARRY, D’AIGUILLON, MADAME DE SABLÉ, LE VICOMTE, MADAME DE MAILLY

 

Au lever du rideau, ils sont à table et au moment du dessert.

CHŒUR.

Air Nouveau de M. J. Nargeot.

À Lucienne,
Rions sans gêne !
Que rien n’enchaîne
La gaîté, les amours !
De notre orgie,
Par la folie,
Que soit bannie
L’étiquette des cours !

MADAME DUBARRY.

Monsieur Choiseul, rimant plus qu’à son aise,
Fit, l’autre jour, une chanson sur moi :
Il comptait sur la belle Bourbonnaise
Pour me brouiller avec notre grand roi.
Quand je la chante,
Chose piquante !
Louis, à qui la chanson plaît,
Tient à l’apprendre,
Et veut me prendre
Un doux baiser après chaque couplet.

Parlé, à part.

Voilà, mes amis, ce que je vous charge de répéter à mon ennemi.

Reprise.

À Lucienne, etc.

LE VICOMTE.

Hier, au roi, je disais sans mystère :
Pour éviter un péril, un écueil,
Sire, donnez à votre ministère
Un autre nom que celui de Choiseul.
Car l’espérance
De notre France
Ne repose que sur un nom :
Sans en médire,
Hélas ! que dire
De ce conseil qui n’a pas d’Aiguillon ?

TOUS.

Ah ! bravo ! bravo !...

D’AIGUILLON.

Merci ! vicomte...

À part

Je te connais, beau masque.

Reprise.

À Lucienne, etc.

LE VICOMTE, élevant son verre.

Au triomphe de notre aimable comtesse !

MADAME DE SABLÉ.

Au nouveau ministère !

LE VICOMTE, même jeu.

À la chute de Choiseul !

TOUS.

À la chute de Choiseul !

MADAME DUBARRY, vivement.

Et mon sauveur, que nous allions oublier !...

Se levant.

Au génie de Léonard !

TOUS, riant.

Au génie de Léonard !

Ils quittent la table.

LE VICOMTE.

Le fait est que ce petit homme est un grand homme... Hier au soir, comtesse, vous étiez charmante !

MADAME DE MAILLY.

Adorable !

MADAME DUBARRY.

Et pourtant, j’ai eu bien peur !...

LE VICOMTE.

Peur, d’être trop jolie ?

D’AIGUILLON.

Madame la comtesse doit passer sa vie dans les transes.

MADAME DUBARRY.

Flatteur !... Non, j’ai eu peur d’être bizarrement jolie... et de la bizarrerie au ridicule, il n’y a qu’un pas... Heureusement le roi, qui aime tout ce qui est grand, devait aimer les grandes coiffures... Les deux royales mains se sont rapprochées, un petit bruit s’est fait entendre... aussitôt, un tonnerre d’applaudissements a ébranlé les voûtes de l’Opéra... et aujourd’hui, quiconque oserait dire que je n’étais pas coiffée à miracle, serait traité comme le dernier des croquants !

MADAME DE SABLÉ.

Mais où et comment, cher cœur, avez-vous découvert ce coiffeur miraculeux ?

MADAME DUBARRY.

Où ?... je ne me rappelle plus... Comment ?...

Regardant d’Aiguillon.

je ne veux plus me le rappeler...

MADAME DE MAILLY.

Ah ! il y a du mystère ?...

MADAME DE SABLÉ.

Et vous voulez accaparer le grand petit homme ?...

MADAME DUBARRY.

Écoutez donc, mesdames, un coiffeur ce n’est pas comme... un amant... on vous prend un amant, vous en retrouvez deux, tandis qu’un coiffeur, qui sait vous rendre éternellement jolie c’est un trésor, dont je veux être avare.

LE VICOMTE, riant.

Ah ! prenez garde, comtesse !... Par ce temps de mésalliance, on dira peut-être...

MADAME DUBARRY, gaiement.

On dira que j’en suis coiffée.

MADAME DE SABLÉ.

Le roi lui-même... qui ne vous quitte plus...

MADAME DUBARRY.

Excepté aujourd’hui cependant... pour aller chasser à Fontainebleau.

MADAME DE SABLÉ, regardant le vicomte à la dérobée.

C’est ce que je n’osais vous rappeler.

D’AIGUILLON, vivement.

En effet !... il est midi !... et la promesse que vous fîtes, hier au soir, à Sa Majesté de rejoindre la chasse...

MADAME DUBARRY.

Quel ennui !... comme si le roi ne pouvait pas chasser sans moi !

D’Aiguillon sort vivement.

LE VICOMTE.

Eh ! la chasse mène quelquefois bien loin... Louis XV peut retrouver à Fontainebleau le gibier dont il a perdu la piste à Compiègne.

MADAME DE SABLÉ.

Le vicomte a raison... laisser toute une journée vos ennemis entourer le roi !

MADAME DE MAILLY.

Ce serait d’une imprudence !...

MADAME DUBARRY.

Vous croyez ?...

LE VICOMTE, à part, à lui-même.

Elle partira.

MADAME DE MAILLY, bas.

Il y a tant de gens que vous croyez de vos amis, et qui conspirent votre perte !...

MADAME DUBARRY.

Oh ! ceux-là, je les connais.

LE VICOMTE, à part, à lui-même.

Pas tous.

MADAME DE SABLÉ, bas à madame Dubarry et avec mystère.

Croyez-moi, partez pour Fontainebleau.

LE VICOMTE, de même.

Partez pour Fontainebleau.

MADAME DUBARRY, avec humeur.

Allons ! j’en serai pour mes projets de surprise... Moi, qui voulais vous régaler de mon grand homme, au dessert !...

LE VICOMTE.

Quoi ! vraiment ?...

MADAME DE SABLÉ.

Vous l’avez fait venir ?...

MADAME DUBARRY.

Je l’attendais... mais le roi m’attend, lui... et, grand homme pour grand homme, je dois la préférence au plus ancien.

D’AIGUILLON, rentrant.

Comtesse, votre carrosse est à la grille...

Lui présentant la main.

Si vous voulez me faire l’honneur...

UN VALET, annonçant.

M. de Léonard !

TOUS.

De Léonard !

 

 

Scène II

 

MADAME DE MAILLY, MADAME DUBARRY, LÉONARD, D’AΙGUILLON, MADAME DE SABLÉ, LE VICOMTE

 

Léonard entre en faisant de grandes révérences.

MADAME DUBARRY, avec joie.

Le voici ; mesdames !... le voici !...

Riant.

Mais depuis quand monsieur de Léonard est-il homme de qualité ?

LÉONARD, avec feu.

Depuis hier, madame !... depuis que je suis noble par vous ! illustre et grand par vous !...

Avec exaltation.

Ah ! messieurs, ah ! mesdames, quelle soirée !... et quelle nuit !

Air De Turenne.

J’ai rêvé, j’ai rêvé, madame...
Ambitieux, insensé que je suis !...
Que je coiffais les tours de Notre-Dame
Et le clocher de Saint-Denis !

TOUS, riant.

Quoi ! Notre-Dame et Saint-Denis !

LÉONARD.

Portant plus haut mes regards intrépides,
J’allais poser, au milieu des bravos,
Une perruque à trois marteaux
Sur le dôme des Invalides !

TOUS.

Ha ! ha ! ha ! ha !

MADAME DUBARRY.

Quel beau rêve !

LÉONARD.

Moins beau que la réalité !... vous et les Invalides... il n’y a pas de comparaison.

MADAME DUBARRY.

Écoutez, Léonard.

MADAME DE SABLÉ, vivement.

Comtesse, le temps se passe !... songez que douze lieues vous séparent de Fontainebleau !

MADAME DUBARRY.

Oui, oui...

À Léonard.

Vous m’avez fait un triomphe... c’est bien... vous avez écrasé les espérances de mes ennemis... c’est mieux... Je veux faire votre fortune.

LÉONARD.

Ce sera d’autant plus méritoire... que de ce côté là, il y a tout à faire...

MADAME DUBARRY.

Tant mieux... Dès aujourd’hui, vous devenez mon coiffeur ordinaire.

LÉONARD, avec joie.

Hein ? plaît-il ?... Quoi ! Legros est destitué !... et c’est moi qui vais être... Legros !... quoi ! tous les jours, tous les jours que Dieu fera, je serai là !... dans votre boudoir, à votre toilette !...

MADAME DUBARRY.

Dépêchons, je suis pressée... À l’avenir, Léonard, vous ne coifferez que moi... moi seule, entendez-vous !...

LÉONARD.

Ah ! je ne pourrai pas... par ci, par là...

MADAME DUBARRY.

Ni par ci, ni par là... Je déteste les infidélités en coiffure comme en amour... Moi, toujours moi, nulle autre que moi !... Vous aurez votre appartement à Luciennes et à Versailles.

LÉONARD, à part.

Diable ! et ma femme !

Haut.

Mais...

MADAME DUBARRY.

Qu’avez-vous ?... vous hésitez ?...

LÉONARD.

Moi, grand Dieu ! hésiter !...

MADAME DUBARRY.

Vous êtes libre ?...

LÉONARD.

Tout à fait.

MADAME DUBARRY.

Garçon ?...

LÉONARD.

Tout à fait.

MADAME DUBARRY.

Vous m’appartenez donc ?...

LÉONARD.

Tout à fait.

MADAME DUBARRY.

C’est bien.

À tous.

Partons.

CHŒUR.

Air : Final du premier acte du Page et la Danseuse.

Plus de retard,
Il se fait tard :
(bis.)
Précipitons notre     } départ.
Précipitez votre       }
Car l’amour m’impose       } la loi
L’amour vous impose        }
D’embellir la chasse du roi.

LÉONARD, tirant un peigne de sa poche.

À cette boucle, je vous prie...
Rien qu’un petit coup seulement...

Il répare la coiffure de la comtesse.

LE VICOMTE, à part, à madame de Sablé.

Enfin, la voilà donc partie !
Nous triompherons maintenant !
Oui, profitons de son absence :
Pour nous il n’est que ce moyen.
En la perdant, sauvons la France !

LÉONARD, qui a terminé.

Voilà qui va tout à fait bien.

REPRISE.

Plus de retard, etc.

 

 

Scène III

 

LÉONARD, seul, parlant au fond

 

Au revoir, ma fée !... ma protectrice !... mon... J’allais dire mon ange... mais je lui dirai cela plus tard, quand nous nous connaîtrons mieux...

Avec extase.

Coiffeur ordinaire de la favorite !... Je dois avoir six pieds... je dois avoir la taille de Louis XIV... Mais suis-je bien éveillé ?...

Se tâtant.

Oui, c’est bien moi...

À son peigne, qu’il tire de sa poche.

Et voilà bien ce vieil ami, premier instrument de ma fortune... Hein ! mon gaillard, si je t’avais dit hier matin que tu coifferais la favorite... tu m’aurais ri au nez, du bout de tes vieilles dents... Eh bien ! c’est pourtant comme ça, mon bonhomme... nous voilà riches, nous voilà puissants, nous allons loger tous deux à Luciennes, à Versailles...

S’interrompant.

Ah ! diable !... moi, qui ne pensais plus à cette condition embarrassante... Impossible de conduire ma femme à Versailles !... Sa Majesté n’aurait qu’à se rappeler la forêt de Compiègne... cette histoire que Lucette m’a contée... Avec ça, que Versailles est renommé pour son tapis vert... qui est très glissant...

Souriant avec mépris.

Et quand je pense qu’il y a des gens, qu’il y a même des maris qui s’amusent à se mettre des bandeaux sur les yeux, pour voir s’ils iront jusqu’au bout... et pendant qu’ils sont de là...

Il étend les bras en avant.

leurs femmes... qui sont restées en arrière... Non, non, non, non ! Lucette ne viendra pas à Versailles...

Réfléchissant.

Et pourtant, je ne puis pas repousser les honneurs qui se présentent, répondre à la gloire qui frappe à ma porte : Je n’y suis pas !... Comment faire ?... Ah ! si j’envoyais ma femme à la campagne ?... où j’irais la voir en cachette... en demandant à ma protectrice un jour de congé par semaine ?... C’est ça !

Air : De Téniers.

Mon toit conjugal, quelle ivresse !
Sera ma petite maison ;
Ma femme sera ma maîtresse :
Heureux époux ! heureux garçon !
Je mêlerai, sans danger et sans crime,
Le ménage et la liberté,
Les agréments du bonheur légitime
Et les douceurs de l’infidélité !

La porte du fond s’ouvre. Un homme masqué et couvert d’un grand manteau noir, descend en scène et marche droit à Léonard ; c’est le vicomte.

 

 

Scène IV

 

LE VICOMTE, LÉONARD

 

LÉONARD, continuant, sans le voir.

Et plus tard, quand j’aurai amassé quinze bonnes mille livres de rente, je me retirerai, dans la force de...

LE VICOMTE, lui frappant sur l’épaule.

Deux mots !

LÉONARD, se retournant.

Tiens ! d’où sort-il donc, celui-là ?... Un manteau !... un masque !...

LE VICOMTE, à part.

Suivons à la lettre toutes les instructions contenues dans ce billet du ministre.

Haut.

Maître Léonard, si je ne me trompe...

LÉONARD, le regardant avec défiance.

Vous ne vous trompez pas.

LE VICOMTE.

Écoute...

LÉONARD, à part.

Il me tutoie !...

Haut.

Pardon, inconnu... cette familiarité...

LE VICOMTE.

Cette maison est déserte.

LÉONADD.

Oh ! déserte...

LE VICOMTE.

À l’heure où je te parle, madame Dubarry et toute sa livrée roulent sur la route de Fontainebleau.

LÉONARD.

Oui, mais elle reviendra... et si l’on arrache un cheveu de la tête de son coiffeur !...

LE VICOMTE, froidement.

Le roi... qu’elle est allée rejoindre à Fontainebleau... chasse en ce moment dans la forêt de Saint-Germain...

LÉONARD.

Ah ! bah !

LE VICOMTE.

On a trompé la comtesse, dont l’absence ne peut durer moins de dix heures... ce temps nous suffira, si tu veux te dépêcher.

LÉONARD.

Me dépêcher ?...

LE VICOMTE.

Oui, nous comptons sur toi, pour une seconde édition de la fameuse coiffure qui a fait tant de bruit hier à l’Opéra... Il s’agit d’une charmante personne, que nous présentons ce soir à quelqu’un... qui se connaît en charmantes personnes...

LÉONARD.

Désolé... mais mon talent ne m’appartient plus... je le dois tout entier à la favorite.

LE VICOMTE.

Eh bien ! c’est la favorite que tu vas coiffer.

LÉONARD.

Madame Dubarry ?

LE VICOMTE.

Non... celle qui la remplacera.

LÉONARD.

Que dites-vous ?...

LE VICOMTE.

Tu dois comprendre qu’un homme qui parle dans la maison de son ennemie, est décidé à tout et ne reculera devant aucun danger.

LÉONARD, avec chaleur.

Et croyez-vous que je recule, moi, quand il s’agit de ma bienfaitrice ?... Je ne vous connais pas, inconnu... je ne vous ai jamais vu, homme masqué... mais qui que vous soyez, je vous dirai que conspirer contre une femme... c’est lâche !... que cette femme a fait ma gloire, qu’elle veut faire ma fortune, et qu’avant de me contraindre à coiffer sa rivale, vous m’aurez tué cent fois !... je puis être écrasé, vaincu, massacré par vous... mais Léonard être ingrat !... jamais ! jamais ! jamais !...

LE VICOMTE.

C’est ton dernier mot ?...

LÉONARD.

Non, ce n’est que l’avant-dernier... mon dernier mot le voici : Je cours à Fontainebleau prévenir la comtesse...

Il ouvre la porte du fond... et recule aussitôt devant quatre hommes enveloppés de manteaux et masqués, qui descendent à mesure qu’il recule.

Hein ?... qu’est-ce que c’est que ça ?...

LE VICOMTE.

Cela ?... c’est ma réponse, à moi... Il faut bien que je te dise aussi mes raisons.

Comptant les hommes.

Un, deux, trois, quatre.

LÉONARD, hésitant.

C’est clair... vous devez avoir quatre fois raison.

LE VICOMTE.

Tu verras que nous finirons par nous entendre... Et d’abord, je te répète que cette maison est déserte... Hier, en sauvant la favorite d’une disgrâce imminente, tu as déjà mérité la Bastille... nous pourrions te faire enlever, te laisser mourir oublié dans un de ses cachots... mais, si tu te refuses à ce qu’on exige de toi, notre vengeance sera plus expéditive... Regarde !

Il tire un poignard.

LÉONARD.

Hein ?...

Il se retourne à gauche, et se trouve en face de deux autres poignards.

Encore !...

Il se tourne à droite. Même jeu.

Diable !...

À part.

La situation se développe.

LE VICOMTE.

Eh ! bien ?...

LÉONARD, indiquant les cinq poignards.

Vous avez une manière de présenter les choses...

LE VICOMΤΕ.

Tu consens ?...

LÉONARD.

Pardieu !... Après tout ce que vous venez de me dire... je vous coifferais... Je coifferais le diable !... ce qui doit être embarrassant, à cause des cornes.

LE VICOMTE.

À la bonne heure... Mais un mot encore... Pendant tout le temps que va durer ton opération, songe bien qu’il t’est expressément défendu d’adresser une parole à la nouvelle favorite !

LÉONARD.

Mais, si elle me parlait, faudrait-il...

LE VICOMTE.

Elle ne te parlera pas.

LÉONARD.

Elle est muette ?

LE VICOMTE.

Pour toi.

LÉONARD.

Mais...

LE VICOMTE.

Mais nous serons là, nous sommes armés, et... tu m’entends ?...

LÉONARD, à part.

Scélérat !...

LE VICOMTE.

Si tu parles, tu es mort !...

LÉONARD, furieux.

Monsieur !...

Se contenant.

Vous êtes masqué, et je ne peux pas voir votre figure... Mais, si vous avez jamais besoin de vous faire la barbe... adressez-vous à moi, je vous en prie !...

À part, avec un geste énergique.

V’lan !...

 

 

Scène V

 

LES MÊMES, UNE DAME, masquée et vêtue d’un riche costume de cour

 

Elle est accompagnée de deux hommes portant des manteaux et également masqués. À la vue de Léonard, elle fait un mouvement marqué, aussitôt réprimé par le vicomte, qui la prend par la main et la fait asseoir au milieu du théâtre. Musique à l’orchestre, pendant tout ces mouvements.

LÉONARD, examinant l’inconnue.

Qui diable ça peut-il être ?... Une taille charmante... et un petit pied... Oh ! le joli petit pied !

Il se baisse.

LE VICOMTE.

Eh bien ?... Que fais-tu là ?...

LÉONARD.

Moi ?... rien... j’attends...

LE VICOMTE.

Allons, commence !... 

LÉONARD.

Permettez, permettez... il faut absolument que madame ait l’extrême bonté d’ôter son masque.

LE VICOMTE.

Ôter son masque !... y penses-tu ?...

LÉONARD.

Eh ! comment diable voulez-vous que je coiffe madame, à l’air de son visage... si je ne le vois pas, son visage ?...

LE VICOMTE.

Coiffe toujours...

LÉONARD.

Coiffe toujours, coiffe toujours !... D’abord, je n’ai rien pour coiffer... Ah !... Attendez, je vais jusque chez moi, et je reviens... Au revoir, messieurs.

On l’arrête au fond.

LE VICOMTE.

Tout beau, tout beau, mons Léonard !... Nous avons songé à tout.

Les quatre hommes tirent de dessous leurs manteaux une boîte de poudre, un carton rempli de fleurs, un autre rempli de rubans, enfin tout ce qui était nécessaire à une coiffure de l’époque.

LÉONARD.

Un assortiment complet !... Est-ce que ces messieurs seraient des confrères ?...

LE VICOMTE.

Pour te servir... Allons, dépêche.

LÉONARD, à part.

Je suis pris !... Ô ma bienfaitrice, ferme les yeux !...

S’approchant de la dame.

Tudieu ! le joli petit pied !... Je ne connais pas le pied de ma bienfaitrice, mais je le déclare inférieur... Et une paire d’épaules !... Oh ! pour les épaules, ma bienfaitrice en a de bien belles aussi... C’est étonnant, ce qu’on voit de belles épaules...

Pendant cette phrase, il dénoue les cheveux de la dame, qu’il se met à démêler.

Madame est-elle sensible ?...

À cette question, les cinq poignards se lèvent sur lui. Vivement.

Un instant !... j’oubliais, que diable !... comme vous y allez !... Je suis muet ! je ne parlerai plus !... rengainez...

Voyant rentrer les poignards.

C’est bienheureux... Diable de position... va !... Oh ! les beaux, les superbes cheveux !... je n’ai jamais vu, c’est à dire, si... j’ai vu ces cheveux là sur une autre tête... Eh ! parbleu ! sur celle de ma femme... Oh ! c’est étonnant, cette ressemblance !...

Flairant ses mains.

Ah ! par exemple, voilà quelque chose de bien plus extraordinaire encore... cette pommade est aussi de ma connaissance... on jurerait... Ah ! que je suis bête !... c’est ma main qui a conservé un souvenir... et puis, toutes les pommades se ressemblent...

Passant devant la dame et se baissant de nouveau.

Ah ! le coquin de petit pied !

LE VICOMTE.

Que cherches-tu ?

LÉONARD.

Je cherche la pommade...

Un des hommes la lui présente.

Merci !

Coiffant la dame et s’adressant au vicomte.

D’honneur, inconnu, je suis gêné... Un coiffeur, c’est presque un peintre... il a besoin de voir son modèle, de juger l’ensemble... On ne fait pas une coiffure, comme un discours d’académie sans savoir ce qu’on fait.

LE VICOMTE.

Si tu as besoin de renseignements, parle, je t’en donnerai.

LÉONARD.

Ça ne sera pas la même chose, mais enfin...

À lui-même.

Ces cheveux... ces épaules... et maintenant, que j’y pense, ce petit pied même... c’est drôle comme tout ça ressemble...

Au vicomte.

Madame a les yeux ?

LE VICOMTE.

Bleus.

LÉONARD.

Ah ! voilà qui ne ressemble plus... ma femme a les yeux noirs.

À l’un des hommes.

Passez-moi les épingles... pas celles-ci... les grandes... Merci !

LE VICOMTE.

Dépêche, Léonard, dépêche !

LÉONARD, enfonçant une épingle.

Eh ! mais, patience !... une œuvre de cette nature ne s’improvise pas.

LA DAME, piquée par lui, jetant un petit cri.

Ah !

LÉONARD.

Je vous ai piquée, madame ?...

Les cinq poignards se lèvent à la fois sur lui.

Arrêtez ! arrêtez !... Qu’est-ce que c’est donc que ça ?... Si je la pique, ça n’est pas une raison pour me... Les épingles, les poignards... je coiffe sur des épines... Ah ! les voilà qui rengainent.

À lui-même.

 C’est drôle, ce petit cri m’a remué... Après ça, je ne sais pas bien si c’est le petit cri ou les cinq poignards qui m’ont remué... Je crois plutôt que ce sont les cinq poignards...

Au vicomte.

Ah ! voyez-vous, ma main tremble à présent... voilà ce que vous avez gagné... coiffez donc avec une main qui tremble... La poudre, s’il vous plaît !...

Un des hommes veut lui donner la boîte.

Non, non, tenez la boîte, pendant que je vais... comme ça, c’est bien... tendez les bras... bravo !...

Il poudre la perruque en tournant autour de la dame, et finit par jeter de la poudre au vicomte, qui s’est approché.

LE VICOMTE, toussant.

Doucement, donc !... C’est à n’y pas tenir !

LÉONARD.

Oui, la première fois... ça suffoque... il faut s’y faire... Là, voilà qui est terminé... Il ne reste plus à trouver que mon sentiment.

LE VICOMTE.

Ton sentiment ?...

LÉONARD.

Oui, c’est le nom qu’hier, dans le public, on a donné à ma nouvelle coiffure... Surpris d’avoir vu cette couronne de fleurs que j’avais posée presque en équilibre sur une pyramide de cheveux, les coiffeurs, depuis hier, cherchent à deviner mon secret... Ils ont appelé ma savante architecture le pouf au sentiment... Déjà, ce matin, toutes les dames se sont présentées au lever de la dauphine avec des poufs dans lesquels on avait placé tous les objets possibles... Madame de Matignon avait fait mettre dans ses cheveux un petit Cupidon, une tourterelle et trois papillons en porcelaine... d’autres, des fruits, des légumes... Oui, monsieur, des légumes... Madame de Bellechasse avait dans son pouf un artichaut, un chou-fleur et une botte de radis. Après le règne végétal, on s’était adressé au règne animal... Madame de Noailles avait un dragon pour sentiment.

LE VICOMTE.

Un dragon !... ce devait être lourd.

LÉONARD.

Il y en a de fort légers.

LE VICOMΤΕ.

Eh bien ! choisis parmi ces bijoux, parmi les fleurs.

LÉONARD, cherchant.

Un lys !... un bouton de rose !... voilà mon affaire.

Air : Un jeune Grec, etc.

Place-toi là, lys orgueilleux !...
Puis, à côté, que ce bouton de rose,
Presque incliné, timide et gracieux,
Semble rougir, semble dire : je n’ose...
Penchons-le bien, avec amour et soin,
Que sur le lys sa tête se repose,
Afin qu’on devine au besoin
Que ce bouton n’est pas bien loin
De se changer en belle rose.

LE VICOMTE.

À merveille !... et pour cette idée, Léonard,

Lui jetant une bourse.

je double ta récompense...

Baissant la voix.

Maintenant, tu n’as rien vu, tu n’as rien fait...Quitte Luciennes à l’instant même, et n’y reparais que sur un ordre de la nouvelle favorite...

Aux autres.

Et nous, messieurs, partons !

Musique à l’orchestre. Ils sortent, en emmenant la dame, qui semble s’éloigner avec désespoir. Au moment où le vicomte va sortir, Léonard saisit une chaise qu’il lève sur lui ; le vicomte se retourne, Léonard s’assied tranquillement sur sa chaise.

 

 

Scène VI

 

LÉONARD, seul, regardant au fond

 

Ils l’entraînent !... elle résiste !... se défend !... Oh ! bien sûr, les scélérats lui auront donné la même raison qu’à moi...

Il indique les poignards.

Oh ! mais je suis libre à présent !... et mon devoir est de sauver ma bienfaitrice... Ah ! bien ! oui !... et le moyen ?... son carrosse roule à fond de train sur la route de Fontainebleau... Comment la rejoindre ?... Il me faudrait des ailes... et la nature m’en a refusé... Oh ! une voiture !... un cheval !... mon peigne pour un cheval !...

Il marche avec agitation.

 

 

Scène VII

 

LÉONARD, MADAME DUBARRY

 

MADAME DUBARRY, entrant par une petite porte dérobée, et tenant un billet à la main.

Trahie !...

LÉONARD, jetant un grand cri.

Ah !...

MADAME DUBARRY.

Silence !...

LÉONARD.

C’est vous !

MADAME DUBARRY, lui faisant signe de s’assurer que personne ne les écoute.

Prends garde !

LÉONARD.

Non, non, nous sommes bien seuls... Mais ce trouble, cette émotion, ce retour précipité !... Est-ce que vous auriez eu assez de bonheur pour verser en route ?...

MADAME DUBARRY.

Non... Mais j’allais franchir la barrière, lorsqu’un coureur, couvert de poussière et près de tomber d’épuisement, m’a remis ce billet de d’Aiguillon.

LÉONARD.

Et ce billet ?...

MADAME DUBARRY.

Il m’annonce que ma position est menacée...

LÉONARD.

Ah ! mon Dieu !... mais, moi aussi, j’ai été dans la position de votre position !... moi aussi, j’ai été menacé !

MADAME DUBARRY.

Toi ?

LÉONARD.

Oui, ma belle protectrice !... menacé de mort, si je ne coiffais ici, à l’instant mémé, et de ma plus belle coiffure, une jeune femme masquée, que l’on doit présenter au roi pendant votre absence !

MADAME DUBARRY.

Et tu as consenti ?...

LÉONARD.

Le poignard sur la...

Se reprenant.

qu’est-ce que je dis ?... cinq poignards sur la gorge !...

MADAME DUBARRY.

Ah !... mais, au moins, cette jeune femme, la connais-tu ?...

LÉONARD.

Je n’ai vu que son pied, ses cheveux, ses épaules... le reste était masqué ou vêtu.

MADAME DUBARRY.

Et ce que tu as vu ?...

LÉONARD.

Effrayant !

MADAME DUBARRY.

C’était affreux ?

LÉONARD.

Affreux pour vous !... les épaules de Vénus, le pied de Cendrillon, les...

MADAME DUBARRY.

Et masquée !... Quelque prétendante, qui ne veut se compromettre qu’après le succès.

LÉONARD.

Mais j’y pense !... dans ce billet, on n’indique pas le nom de la personne ?...

MADAME DUBARRY.

Bah ! un nom en l’air... Et puis, j’étais si troublée, si furieuse...

Lui donnant le billet.

Tiens ! lis, vois toi-même...

LÉONARD, dépliant le billet, à part.

Dieu ! si ce pouvait être la femme de quelque confrère !... la femme de Legros !...

MADAME DUBARRY, pendant que Léonard parcourt le billet.

Mais me voici... ils ne m’attendent pas... je tomberai comme la foudre sur leur conspiration !...

LÉONARD, qui a lu le billet, jetant un grand cri et tombant sur un siège.

Ah !...

MADAME DUBARRY.

Qu’y a-t-il ?... Il se trouve mal !... Léonard !...

Elle lui présente un flacon de sels.

LÉONARD, semblant douter de ce qu’il a lu, jette de nouveau les yeux sur le billet et s’écrie.

Lucette !

MADAME DUBARRY, lui frottant les tempes.

Voyons, reviens à toi...

LÉONARD, d’une voix faible.

Oui, oui, sur les tempes... sur la tête... c’est la partie malade.

MADAME DUBARRY.

Ah ! mon Dieu !... le nom qu’indique cette lettre ?...

LÉONARD, avec désespoir.

Lucette !... Lucette !... et dire que c’est moi qui tout à l’heure... Ah ! j’ai envie d’avaler mon peigne !...

MADAME DUBARRY.

Cette femme... serait-elle ta parente ?

LÉONARD.

Mieux que ça !

MADAME DUBARRY.

Ta maîtresse ?...

LÉONARD.

Encore mieux que ça !

MADAME DUBARRY.

Mais parle donc !...

LÉONARD.

C’est que vous ne pouvez pas savoir... vous ne pouvez pas comprendre...

Air : De Julie.

C’est une horreur ! c’est un scandale !

MADAME DUBARRY.

Je vais tout savoir, Dieu merci !
Vite ! le nom de ma rivale ?...

LÉONARD.

Morbleu ! corbleu !

MADAME DUBARRY.

Peut-on jurer ainsi ?

LÉONARD.

Souffrez que mon courroux s’épanche...
Cette beauté, qu’avec soin j’attifais...

MADAME DUBARRY, parlé.

Eh bien ?

LÉONARD.

C’était ma femme !... et quand je la coiffais,
C’était à charge de revanche !

MADAME DUBARRY.

Quoi ! c’est ta femme...

LÉONARD.

C’était à charge de revanche !
Et quand je la coiffais.

MADAME DUBARRY.

Ta femme !... et toi qui te disais garçon !...

Riant malgré elle.

Ha ! ha ! ha ! ha !... il me semble le voir coiffant sa femme pour... Ha ! ha ! ha !...

LÉONARD.

C’est ça, riez, c’est très drôle, c’est très plaisant !... Et moi aussi, j’aurais dû vous dire hier, quand vous êtes venue bien embarrassée dans ma boutique...

Riant d’un air contraint.

Ha ! ha ! ha ! cette pauvre madame Dubarry, qui s’est défrisée chez Bancelin... ha ! ha ! ha !... avec le duc d’Aiguillon... ha ! ha ! ha ?... ma foi, lui fasse une coiffure qui voudra... ha ! ha ! ha !...

MADAME DUBARRY.

Allons, la paix ! la paix !...

Lui tendant la main.

Nous voilà tous deux dans la même position...

LÉONARD.

Dans la même position !... quand il y va de ma tête !...

MADAME DUBARRY.

Pour moi, n’est-ce pas d’un trône qu’il s’agit ?...

LÉONARD.

C’est qu’elle ne disait rien, la scélérate !... Ah ! je me battrais volontiers !...

Se ravisant.

Non, non, pas moi !... c’est ma femme que je battrais volontiers !

MADAME DUBARRY.

Mais, rassure-toi, je connais le roi... il me reviendra comme autrefois...

LÉONARD.

Pardine ! ma femme me reviendra aussi... mais pas comme...

Presque pleurant.

Ah ! malheureux Léonard !...

MADAME DUBARRY.

Voyons, voyons, il ne s’agit pas de pleurer... Notre cause est la même... en agissant pour toi, c’est pour moi que j’agis.

LÉONARD.

Oh ! agissez, je vous en prie, agissez pour deux !

MADAME DUBARRY.

Il est impossible que je ne débrouille pas les fils de ce complot. Ne perdons pas un instant ; que je sache où l’on a conduit ta femme... et alors, que mes ennemis tremblent, je serai vengée !...

LÉONARD.

Et moi ? et moi ?

MADAME DUBARRY.

Toi ?... tu seras toujours le coiffeur de la favorite.

Elle sort à gauche.

 

 

Scène VIII

 

LÉONARD, seul

 

Coiffeur ! coiffeur !... elle veut dire : coif... Eh bien ! non, de par la sambleu !... Mais comment faire ?... comment éviter... Ah ! ce billet !... relisons.

Lisant vite.

« Vous êtes trahie... n’allez point à Fontainebleau... vos ennemis doivent aujourd’hui même présenter au roi une jeune fille nommée Lucette, qu’il a remarquée dans une chasse à Compiègne... »

S’interrompant.

Menez donc les jeunes filles à la chasse !... que les parents sont bêtes !...

Lisant.

« Je ne sais rien du complot, sinon que la jeune fille »

Il continue plus lentement.

« doit attendre le roi dans un pavillon, a l’extrémité du parc de Luciennes, dont on vous a éloignée... »

S’interrompant.

Impossible de sauver le pavillon !...

Continuant.

« Que le roi doit s’y présenter couvert d’un manteau, masqué, et que pour pénétrer dans ce pavillon, les mots d’ordre sont, pour le roi, amour et espoir... pour la jeune fille, silence et mystère... »

Serrant la lettre.

Et le roi doit être masqué !... et voici la nuit qui devient plus sombre !...

Réfléchissant.

C’est un bien grand roi, et je suis un bien petit coiffeur... il a six pouces de plus que moi, sans compter sa couronne...

Avec force.

Mais il n’y a pas d’autre alternative !... je suis renfermé dans ce dilemme, dans cet argument cornu : Roi... ou... autre chose !... Je serai roi !

Air : J’en guette un petit, etc.

Puisqu’il veut, dans cette bataille,
Prendre ma place... Quelle horreur !...
Je prends la sienne !... et pour avoir sa taille,
De mes talons je triple l’épaisseur !
À ce moyen, oui, je m’arrête :
C’est par les pieds, c’est par le bas,
Qu’il faut me hausser... pour ne pas
Grandir du côté de la tête !

Ô Louis XIV, pardonne-moi !... je vais usurper le trône de ton arrière-petit-fils... mais ton arrière-petit-fils veut usurper ma femme, ô grand monarque !... et je ne peux pas souffrir ça !

Avec entraînement.

Air : De Paul Henrion.

Moi, qui suis, sans contredit,
Bien petit,
Tout petit,
Contre un roi,
Je veux, moi,
Je veux me défendre !
Tu n’as plus que ce moyen ;
Léonard, ne crains rien !
C’est ton bien
(bis.)
Que l’on veut te prendre !
Je s’rai roi !
(bis.)
Le roi veut bien être moi !
Eh bien ! moi,
Je s’rai roi !
Je veux être roi !
Je sais très bien qu’à la cour,
Cela fait honneur et gloire :
Montespan et Pompadour
Laissent des noms dans l’histoire.
De Dubarry, le faquin,
L’existence est dorlotée...
En un mot, depuis Vulcain,
La chose est très bien portée...

Reprenant très vite.

Mais, moi, qui suis, je l’ai dit,
Bien petit,
Tout petit,
Contre un roi,
Je veux, moi,
Je veux me défendre !
Tu n’as plus que ce moyen ;
Léonard, ne crains rien !
Ne crains rien !
C’est ton bien
Que l’on veut te prendre !
Je s’rai roi !
(bis.)
Le roi veut bien être moi !
Je s’rai roi !
(bis.)
Je veux être roi !
Viv’ le roi !

Il sort en courant.

 

 

ACTE IV

 

Un parc.

 

 

Scène première

 

LE VICOMTE, seul

 

Il fait à peine jour.-Le vicomte paraît et s’avance, enveloppé dans son manteau, comme au troisième acte, mais tenant son masque à la main. Regardant autour de lui.

Ah ! maintenant, je m’y retrouve... je reconnais l’allée qui conduit à la grille... Le diable m’emporte ! je m’étais perdu dans le parc... Voici le jour...

Réfléchissant.

et ce jour, grâce à moi, est l’aurore de nouvelles amours royales, qui éclipseront le soleil de la Dubarry... J’ai fidèlement rempli la mission que me traçait le billet de Choiseul... Avec ce billet... que voici... je puis maintenant aller demander au ministre l’ambassade de Berlin, que j’ai en vue... et, s’il hésite... s’il me la refuse... Eh bien ! avec ce même billet, je puis faire un autre ministre... plus généreux...

S’interrompant.

Mais il ne faut pas me laisser surprendre ici... gagnons vite la grille...

S’arrêtant.

Ah ! diable ! ce manteau !... ce masque !... Bah ! je les jetterai dans un fourré d’arbres, et les réclamera qui voudra...

Vivement.

Hein ?... quel est ce bruit ?...

Regardant.

Quelqu’un !... là !... dans l’ombre !... Vite !...

Il s’échappe par la gauche.

 

 

Scène II

 

LÉONARD, seul

 

Il paraît, du même côté que le vicomte, enveloppé comme lui dans son manteau, mais masqué.-Il entre, les bras croisés et la tête baissée.-Il soupire, lève les bras avec désespoir, veut s’essuyer les yeux, et, s’apercevant qu’il a encore un masque, il l’arrache et le jette au fond d’un bosquet, ainsi que son manteau.-Puis, devenu plus calme et s’asseyant.

Allez donc chercher une femme dans une forêt, au fond des bois !... Trompé ! trahi ! après trois mois de mariage !... et par qui ?... par moi, par moi-même, je le sais bien... mais par moi qui n’étais pas moi !... puisque j’étais lui !... lui, qu’on a reçu sans un remords, sans une plainte !... lui, le gueux, le scélérat, que je tuerais !... si ça n’était pas moi...

Se levant.

Car c’est une position terrible que la mienne !... Être à la fois le mari et l’amant, le trompeur et le trompé, le coiffeur et... son client !... Vainqueur et vaincu, rival de moi-même, voleur de mon propre bien, je n’ai pas même la consolation de pouvoir crier au voleur !...

Changeant alternativement de voix.

Et que répondrai-je, quand elle me dira : De quoi vous plaignez-vous ?... – Vous m’avez trompé ! – Ça n’est pas vrai. – Vous avez reçu un amant ! – C’était vous. – Mais c’était le roi que vous attendiez ! – Ça n’est pas vrai... (Les femmes disent toujours que ça n’est pas vrai... C’est que c’est vrai, ça a beau être vrai, elles répondent ça n’est pas vrai...)

Reprenant le dialogue.

– Mais la preuve, madame, c’est qu’on vous a coiffée ! – C’était vous. Mais, dans le pavillon, vous avez encore gardé le silence ! – Je savais que c’était vous. – Il faisait nuit ! – Je savais que c’était vous. – Je tuerai votre amant ! – Alors, monsieur, tuez-vous !... Et c’est juste ! il faudra que je me tue si je veux le tuer ; elle aura raison, je n’aurai rien à dire ; je n’aurai pas le droit de me plaindre... il faudra que je sois content, que je la remercie, que je lui dise : C’est bien... Oh ! la cour, la cour !...

Air : Un page aimait la jeune Adèle.

Les maris, dans cette galère,
Sont-ils des esclaves, des serfs ?...
Grand Dieu !... ce mot que je profère
Me rappelle le parc aux cerfs !...
Contre les époux qu’il tourmente,
C’est là que l’amour tend son arc !
Le parc aux cerfs !... faut-il donc que j’augmente
La population du parc !
(bis.)

Il tombe accablé sur un banc.

 

 

Scène III

 

LÉONARD, MADAME DUBARRY

 

MADAME DUBARRY.

Déjà huit heures, et d’Aiguillon n’est pas de retour !... Que se passe-t-il à Versailles ?... je tremble...

Apercevant Léonard.

Ah ! Léonard... mais dans quel état !... pauvre garçon !...

Allant à lui.

Léonard !... Qu’as-tu donc ?... comme tu es pâle !...

LÉONARD, se levant.

Madame, vous avez été ma bienfaitrice, mon bon ange... ce que je suis obligé de vous dire me coûte beaucoup... mais je ne puis pas rester à la cour, il faut que je parle... je vais chercher un désert... où je ne demande qu’une petite chaumière... un peu grande... avec une bonne pension de retraite... pour y mourir de chagrin !

MADAME DUBARRY, souriant.

Eh quoi ! aurais-tu appris que le roi...

LÉONARD, furieux.

Le roi, madame !...

Avec calme.

Je ne lui veux pas de mal, c’est un bien grand prince...

S’animant de nouveau.

Mais quand on se conduit d’une façon pareille !... quand on profite de son rang, de son titre pour éblouir une pauvre femme, pour la séduire !... Vous me direz : il a été à Fontenoy, il a fait de grandes choses : ça l’excuse, certainement, je ne prétends pas le contraire : vive le roi, parbleu !... Ça ne m’empêche pas de dire que, quand on a un royaume, et des demoiselles plein son royaume... Car c’est étonnant ce que la France et la Navarre produisent de demoiselles... Quand, pardessus tout cela, on possède la plus belle femme du monde... Ca n’est pas pour vous flatter, mais vous êtes bien la plus belle femme du monde... Il est inouï, il est affreux, il est indigne...

S’arrêtant.

Après ça, c’est le roi, tout lui est permis... c’est juste... quand on a un trône, des ministres, des soldats, pourquoi qu’on se gênerait pour M. Léonard ?... M. Léonard, qu’est-ce que c’est que ça ?... un coiffeur, un merlan... Comment donc ! mais c’est bien de l’honneur pour lui... vive le roi !...

S’attendrissant par degrés.

Il te fait la grâce d’aimer ta femme... vive le roi !... il veut bien l’élever jusqu’à lui... vive le roi !... Grâce à ses bontés, tu seras... ce que l’on doit être à la cour... Bien ! très bien ! parfait !... vive le roi ! morbleu ! vive le roi !

MADAME DUBARRY, riant.

Comment ! mon pauvre Léonard, ça te fait cet effet là ?

LÉONARD,

Que voulez-vous, c’est ridicule, je le sais bien... mais, élevé dans les perruques, je n’ai pas été à l’école des philosophes... c’est pour cela que je vous demande la permission d’aller mourir dans un désert.

MADAME DUBARRY.

Mais, ta femme ?...

LÉONARD, furieux.

Ma femme !... Oh ! qu’elle ne paraisse pas devant moi !... ou un massacre aura lieu !...

MADAME DUBARRY.

Voyons, calme-toi.

LÉONARD, criant.

J’ai le droit de la tuer !... ça doit être dans mon contrat de mariage !

MADAME DUBARRY.

Mais, si elle est innocente...

 

 

Scène IV

 

LÉONARD, MADAME DUBARRY, LUCETTE

 

LUCETTE, qui vient d’entrer.

Oh ! oui, mon ami !... innocente !...

LÉONARD.

Malheureuse !... va-t’en !... si tu veux empêcher un meurtre !

LUCETTE.

Léonard !...

MADAME DUBARRY.

Mais, du moins, écoute là !

LÉONARD, tombant sur un banc.

Ah ! j’en mourrai... un jour !

LUCETTE, avec effusion.

Vous lui avez dit, n’est-ce pas, madame, que ces hommes masqués m’avaient enlevée de force ?... que de mon silence, dépendait sa vie ?... Oui, mon pauvre Léonard, si j’avais dit un mot devant toi ; tu tombais frappé de sept coups de poignard !... si je refusais de les suivre, tu étais jeté dans un cachot de la Bastille !...

Pleurant.

Il fallait te sauver !...

LÉONARD, se levant.

Quoi ! c’est pour moi !... pour sauver ma vie !... que tu as... qu’elle a... Ah ! chère petite femme !...

Se reprenant.

Qu’est-ce que je dis donc !... C’est infâme ! c’est abominable !

MADAME DUBARRY.

Mais écoute-la donc !

LÉONARD.

L’écouter !... Mais c’est un supplice tout nouveau, ça, madame !... Que ces choses là arrivent, que la victime les apprenne... c’est un malheur... mais on ne vient pas lui dire : mon bon ami, je vais vous faire un récit détaillé de votre accident, ça vous amusera, ça vous fera rire... L’écouter !... Jam...

Se ravisant.

Eh bien ! si fait... Je veux voir si elle dit tout, si elle en supprime...

Saisissant le bras de Lucette.

Ces hommes masqués t’ont conduite dans ce pavillon, n’est-ce pas ?

LUCETTE.

Oui.

LÉONARD.

Ils t’y ont laissée seule ?

LUCETTE.

Oui.

LÉONARD.

Dans l’obscurité ?

LUCETTE.

Oui.

LÉONARD.

Bientôt le roi y est venu ?

MADAME DUBARRY.

Eh ! oui.

LÉONARD.

Il t’a pris la main ?

LUCETTE.

Non.

LÉONARD.

Il ne t’a pas pris la main ?

LUCETTE.

Non.

LÉONARD.

Il ne t’a pas embrassée ?

LUCETTE.

Mais non.

LÉONARD, riant, avec rage.

Voilà !... voilà les femmes !... « Écoute-moi !... je te dirai tout !... » et elles ne vous disent rien !...

Éclatant.

Eh bien ! c’est moi qui te dis que le roi est venu, qu’il t’a trouvée, qu’il t’a embrassée...

LUCETTE.

Moi ?

LÉONARD.

Toi !

LUCETTE.

Ce n’était pas moi !

LÉONARD.

Ce n’était pas toi ?

MADAME DUBARRY.

Non !

LÉONARD, criant.

Mais, je le sais bien, puisque c’était...

MADAME DUBARRY.

Moi.

LÉONARD, jetant un cri.

Vous !

Il la regarde avec épouvante.

MADAME DUBARRY.

Plus bas !... Moi, qui, me glissant dans le pavillon, m’y cachai et attendis ta femme... Moi, qui la fis évader, qui éteignis toutes les lumières, et qui, maîtresse de la place, m’écriai fièrement : À nous deux, Choiseul !...

LÉONARD, qui était resté sans voix, avec explosion.

C’était vous !

MADAME DUBARRY.

Plus bas !... À peine avais-je éteint les lumières, que j’entendis la voix du roi, qui donnait le mot d’ordre...

LÉONARD, s’oubliant.

Amour...

MADAME DUBARRY.

Et espoir... Il entre... Je marche au-devant de lui... Il saisit ma main... Je ne dis mot... Par je ne sais quel motif, lui, d’ordinaire si bavard, se taisait aussi... mais, s’il ne parlait pas, sa pantomime devenait expressive... cette main, qu’il tenait, fut portée à ses lèvres... puis, ses bras enlacèrent ma taille...

LÉONARD.

C’était vous !

MADAME DUBARRY.

Plus bas !... Furieuse, indignée, j’allais me trahir... quand, tout à coup... pris d’un remords sans doute... il s’élança hors du pavillon et se perdit dans le parc.

LÉONARD, se désignant et montrant la comtesse.

Quoi ! c’est... et c’est...

Indiquant Lucette.

et ce n’est pas...

Se jetant à genoux.

ah ! grâce ! grâce !... pardonne-moi !

LUCETTE.

Tes soupçons ?...

LÉONARD, à genoux.

Non, pas mes soupçons... mais pardonne-moi tout de même !

LUCETTE.

Quoi donc ?

LÉONARD.

Je ne sais pas... mais pardonne-moi toujours !

LUCETTE.

De tout mon cœur !... mais quoi ?...

MADAME DUBARRY.

Quoi ?

LÉONARD, se levant.

Rien... rien...

À part, la regardant.

Oh ! si le roi apprend jamais !... je suis un homme écartelé !... Viens, Lucette, prends mon bras... et gagnons notre désert.

Il veut l’entraîner.

MADAME DUBARRY.

Mais il est fou !...

D’AIGUILLON, en dehors.

Où est-elle ?... où est-elle ?...

MADAME DUBARRY.

D’Aiguillon !...

LÉONARD, à Lucette.

Viens donc !...

Elle résiste.

 

 

Scène V

 

LÉONARD, MADAME DUBARRY, LUCETTE, D’AIGUILLON

 

D’AIGUILLON, très ému.

Ah ! madame !... je vous cherchais !...

MADAME DUBARRY.

Eh bien ?... le roi ?

D’AIGUILLON.

Vous ne savez donc pas encore ?...

MADAME DUBARRY.

Quoi donc ?

D’AIGUILLON.

Une trahison indigne !...

LÉONARD, bas à Lucette.

Sauvons-nous, Lucette !

D’Aiguillon le voit.

MADAME DUBARRY.

Parlez !

D’AIGUILLON.

Mais cet homme...

MADAME DUBARRY.

Il sait tout.

LÉONARD.

C’est égal, je m’en vais.

D’AIGUILLON, vivement.

Non... veille à ce que nous ne soyons pas surpris.

LÉONARD, à part.

Oh ! mon désert ! mon désert !

MADAME DUBARRY.

Mais parlez donc !... vous me faites mourir !

D’AIGUILLON.

Eh bien !... apprenez que le roi, atteint subitement d’une attaque de goutte, dès l’entrée en chasse, s’est fait reconduire à Versailles... et que ce n’est pas lui...

MADAME DUBARRY, l’interrompant.

Ciel !

LUCETTE, à part.

Qu’entends-je !

LÉONARD, au fond.

Ça va mal !... Lucette, voilà le vrai moment de s’en aller.

Il s’efforce de l’entraîner.

D’AIGUILLON...

À sept heures, il était de retour au palais.

MADAME DUBARRY.

Mais, alors, qui donc ?...

D’AIGUILLON.

Eh ! si je le savais !

LÉONARD, à part, s’arrêtant.

Il ne sait pas !... ça va un peu mieux.

MADAME DUBARRY, très agitée.

Mais il faut le connaître... il faut savoir qui a eu l’audace...

D’AIGUILLON.

Eh ! comment ?

LUCETTE, se rapprochant.

Madame...

LÉONARD, à part.

Qu’est-ce qu’elle va dire ?...

LUCETTE.

Si je courais interroger le garde qui veillait à la porte ?

MADAME DUBARRY.

Oui, cela d’abord... mais il faut aussi...

S’interrompant.

Car la fuite précipitée de cet homme s’explique maintenant... avoir seulement osé toucher ma main, c’était déjà trop pour lui... pour moi !... mais, en fuyant, il aura peut-être laissé tomber dans le pavillon...

LÉONARD, vivement en fouillant dans ses poches.

Juste ciel !

MADAME DUBARRY.

Viens, Lucette... monsieur le duc, venez... Oh ! nous le découvrirons, l’insolent, et malheur à lui !

Elle sort avec Lucette.

 

 

Scène VI

 

LÉONARD, D’AIGUILLON

 

D’AIGUILLON, agité et marchant.

Faible espoir !

LÉONARD, à part, se rassurant.

Non... j’ai encore mon mouchoir et ma tabatière.

D’AIGUILLON, à lui-même.

Le garde ?... il ne saura rien... un indice ?... on n’en trouvera pas... il nous faudrait un espion aux aguets... un homme adroit, rusé...

LÉONARD, saluant pour sortir.

Monseigneur...

D’AIGUILLON.

Ah !... le voici peut-être !...

L’arrêtant.

Léonard...tu es dévoué à la comtesse, qui a fait ta fortune et qui a sauvé ta femme ?... Eh bien ! il lui faut une preuve de ta reconnaissance...

LÉONARD, à part.

Aïe !

D’AIGUILLON.

Cet homme inconnu... mystérieux... introuvable... il te faut le connaître et nous le livrer...

LÉONARD.

Mais...

D’AIGUILLON.

Observe... écoute... faufile-toi...

LÉONARD, à part.

Je ne me suis que trop...

D’AIGUILLON.

Poursuis, cherche, trouve cet homme... Ton avenir, ta fortune, ton bonheur sont à ce prix !

Il sort.

 

 

Scène VII

 

LÉONARD, seul

 

Que je me cherche ?... que je me coure après moi ?... que je me trouve ?... que je me saisisse à mon propre collet et que je me traîne devant eux, en disant de moi-même : voilà le scélérat ?... Compte là-dessus !...

Gaiement.

Et, au fait, pourquoi est-ce que je tremble ?... Le roi ne sait rien, la favorite ne sait rien, Lucette ne sait rien... moi seul je sais tout... et je ne dirai rien ?...

D’un air profond.

Je ne confierai ce secret qu’à mes mémoires posthumes... afin que la postérité la plus reculée se dise, dans la suite des siècles : « Léonard, le coiffeur Léonard... fut le rival de Louis XV !... »

D’un air de triomphe.

Air : Ce magistrat irréprochable.

Et vous, que je plaignais naguères,
Vous, que des dieux, des rois ont outragés,
Maris de cour, complaisants trop vulgaires,
Par Léonard vous voilà tous vengés !...
Les vieux usages sont changés :

Riant.

C’est Vulcain qui tient sous sa coupe
Le dieu Mars, autrefois si fier,
Et c’est Amphitryon qui soupe
Avec madame Jupiter !...
C’est maintenant Amphitryon qui soupe
Chez la femme de Jupiter !

 

 

Scène VIII

 

LÉONARD, LE VICOMTE

 

LE VICOMTE, au fond.

Léonard !... Eh ! mais, il a l’air bien joyeux !... Au fait, il ne sait rien...

S’approchant.

Salut à monsieur Léonard...

LÉONARD.

Monseigneur...

À part.

J’ai vu ce gentilhomme chez la comtesse... un de ses amis apparemment.

LE VICOMTE.

Eh bien ! mons Léonard, vous voilà bien en cour...

À part, en riant.

Pauvre diable !

LÉONARD.

Mais, oui, monseigneur... je ne suis pas trop mal en cour.

LE VICOMTE.

Coiffeur de la favorite !... c’est une charge superbe !

LÉONARD.

Magnifique !

LE VICOMTE, souriant.

Et bientôt, peut être... mieux que cela.

LÉONARD.

Plaît-il ?

LE VICOMTE.

Rien !... rien !...

À part.

Imprudent !

LÉONARD.

Mais, si fait !... vous avez dit...

À part.

Est-ce qu’il saurait que le roi... ma femme...

LE VICOMTE, le regardant et partant d’un éclat de rire.

Ha ! ha ! ha !

LÉONARD, à part.

Il le sait !... et il se moque de moi !...

LE VICOMTE.

Ha ! ha ! ha !

LÉONARD, à part, riant.

Il croit que c’est moi que... tandis que c’est moi qui...

Haut.

Vous disiez, monseigneur ?

LE VICOMTE.

Que vous voilà maintenant un personnage.

LÉONARD.

Je m’en flatte.

LE VICOMTE.

Le protégé de la favorite...

LÉONARD.

D’abord.

LE VICOMTE.

Bientôt, l’ami du prince...

LÉONARD.

Peut-être.

LE VICOMTE.

Dame ! au point où vous en êtes ensemble...

LÉONARD.

Dame !...

LE VICOMTE.

La distance est singulièrement rapprochée.

LÉONARD.

Au fait... entre lui et moi... hein ?

LE VICOMTE, riant.

Eh ! eh !

LÉONARD, de même.

Eh ! eh !

LE VICOMTE, à part.

Eh bien ! il prend cela d’une façon charmante...

LÉONARD, à part.

Bien sûr, il croit que c’est moi que... tandis que c’est moi qui...

LE VICOMTE.

Ah ça ! sérieusement vous savez donc...

Léonard remue la tête en signe affirmatif.

Vous vous rendez bien compte de...

Même jeu.

et le résultat vous est agréable ?...

LÉONARD.

Le résultat m’enchante.

LE VICOMTE, gaiement.

Allons ! bravo !... c’est prendre la chose comme il convient... Mes compliments, mon cher !

LÉONARD.

Vous êtes bien bon.

LE VICOMTE.

Trop heureux d’être des amis de monsieur Léonard !...

LÉONARD.

Ah ! monseigneur !...

LE VICOMTE.

Oui, vraiment... car n’est-ce pas monsieur Léonard qui sera désormais le dispensateur des grâces ?

LÉONARD.

Le fait est que je suis à la source... des grâces.

LE VICOMTE, saluant ironiquement.

Et je suis persuadé qu’il songera d’abord à ceux qui lui ont prêté l’épaule pour grimper aux honneurs.

LÉONARD.

Ah ! voilà !... ah ! je m’y attendais !... dès qu’un homme a monté au haut de l’échelle, il en arrive un autre qui lui crie :

Levant la tête.

Hé ! monsieur, c’est moi qui vous ai hissé là haut... jetez-moi quelque chose.

LE VICOMTE, piqué.

Mons Léonard !...

LÉONARD.

Je ne dis pas ça pour vous... car, enfin, vous ne m’avez pas hissé le moins du monde.

LE VICOMTE, lui pressant le bras.

Ingrat !

LÉONARD, étonné.

Plaît-il ?

LE VICOMTE.

Ingrat !... qu’il a fallu rendre heureux malgré lui !

LÉONARD, à part.

Dieu !... quel soupçon !

Haut et vivement.

Quoi !... comment !... ce serait vous...

LE VICOMTE.

Je n’ai pas dit...

LÉONARD, comme ivre de joie.

Ah ! si j’en étais sûr !... si je savais que c’est vous qui êtes l’ami, le bienfaiteur qui m’a conduit où me voilà !...

LE VICOMTE.

Eh bien ?

LÉONARD.

Eh bien ! là ! dans ma joie... dans ma reconnaissance... je ne sais pas ce que je... Mais non... vous me trompez... ce n’est pas...

LE VICOMTE, joyeux.

Eh ! vive Dieu ! comment n’avez-vous pas reconnu ma voix ?

LÉONARD.

C’était...

À part.

Ah ! scélérat !

Haut.

Le masque ?...

LE VICOMTE.

Eh oui !

LÉONARD, à part.

Ah ! gredin !...

Haut.

Le manteau ?...

LE VICOMTE.

Parbleu !

LÉONARD, à part.

Ah ! pendard !...

Haut.

C’était vous ?...

Se contenant à peine.

Tenez, monseigneur... mon ami... certainement, vous avez compté sur ma reconnaissance... Mais jamais, non jamais, vous ne vous seriez attendu à la récompense que je vous ménage...

Élevant la voix.

Monsieur le vicomte, au nom du roi, je vous arrête !...

Courant au fond et criant. 

Holà ! gardes ! Holà ! tout le monde !... accourez !...

 

 

Scène IX

 

LÉONARD, LE VICOMTE, D’AIGUILLON

 

D’AIGUILLON.

Ces cris !... qu’est-ce donc ?

LÉONARD.

Nous le tenons, monsieur le duc !... L’homme au masque, l’homme au manteau, l’homme au pavillon... le voilà !

À part.

Vlan ! je lui flanque tout sur le dos !

D’AIGUILLON.

Quoi !... ce serait...

LE VICOMTE.

Un instant !... permettez... je n’ai pas dit...

LÉONARD, vivement.

Ah ! vous niez !... Il ne fallait donc pas me l’avouer... Il ne fallait donc pas jeter dans le parc votre manteau et votre masque...

Courant prendre les objets qu’il a jetés lui-même dans le bosquet.

Le voilà, ce masque !... Le voilà, ce manteau !... ah ! ah !

LE VICOMTE, à part.

Comment diable les a-t-il découverts ?...

LÉONARD.

Niez donc !...

À d’Aiguillon.

Il va nier.

LE VICOMTE, se remettant.

Allons donc !... cela ne sied qu’à vos pareils ; mon cher... Et, après tout, monsieur le duc, quand j’aurais ravi son Hélène à ce Ménélas de boutique...

LÉONARD.

Mais ce n’est pas tout, gaillard de vicomte !... Il ne s’agit pas seulement d’Hélène et de Ménélas... Vous saviez que le roi avait une attaque de goutte, qu’il ne viendrait pas, le roi...

LE VICOMTE, riant.

Ah ! bah !... Le roi n’est pas venu ?... Et c’est un autre...

LÉONARD.

Faites donc l’étonné !...

À d’Aiguillon.

Il fait l’étonné...

Au vicomte.

C’est vous, qui êtes l’autre !... C’est vous qui êtes venu !...

LE VICOMTE, riant toujours.

Ha ! ha ! ha !...

À part.

Parbleu ! je trouve piquant d’en convenir...

Haut.

Et quand ce serait moi...

D’AIGUILLON, furieux.

Vicomte !...

LE VICOMTE.

Eh ! tout beau !... depuis quand est-il interdit à un homme de ma qualité de prendre la femme d’un maraud ?...

LÉONARD, vivement.

Au fait, la femme d’un maraud, ça se prend... c’est un droit... Mais une dame de la cour, ça ne se prend pas, c’est défendu... Et savez-vous qui était dans le pavillon ?... La femme du maraud ?... Non pas, non pas...

Éclatant.

mais madame la comtesse Dubarry, la presque reine !

LE VICOMTE.

Qu’entends-je !

LÉONARD, triomphant.

Vous en avez pour vingt ans de Bastille, mon bon !... ah ! ah !... Monsieur le duc, ayez la complaisance de faire saisir et garrotter M. le vicomte.

D’AIGUILLON, bas.

Non ! c’est à moi qu’il appartient de châtier...

Allant au vicomte.

Monsieur !...

LE VICOMTE, à part.

Où diable me suis-je fourré ?

D’AIGUILLON.

Vous me ferez réparation !...

LE VICOMTE, vivement.

N’est-ce que cela ?... oh ! de tout mon cœur !...

D’AIGUILLON.

Mais, quoi qu’il arrive, monsieur, le roi saura tout !

LE VICOMTE, effrayé.

Ah ! diable !...

LÉONARD.

Il saura tout, le roi !

LE VICOMTE.

Mais...

D’AIGUILLON.

Nierez-vous la vérité.

LE VICOMTE, résolument.

Pas même le mensonge...

Haut, avec aplomb, après un instant de réflexion.

Monsieur le duc...vous ne direz rien au roi... vous oublierez absolument tout ce qui s’est passé... et vous me donnerez... oui, vous me donnerez l’ambassade de Berlin...

Lui tendant un papier et appuyant sur les mots.

Tenez... prenez... et demain, je me présenterai chez M. le duc d’Aiguillon, premier ministre.

Il salue et s’éloigne.

D’AIGUILLON.

Que dit-il ?...

LÉONARD.

Lisez... lisez vite !...

 

 

Scène X

 

D’AIGUILLON, MADAME DUBARRY, LÉONARD, LUCETTE

 

Le vicomte rencontre au fond madame Dubarry, suivie de Lucette, la salue et sort pendant ce qui suit.

D’AIGUILLON, avec joie.

Qu’ai-je vu !... un billet de Choiseul !... tout le plan du complot !... Oui, il a dit vrai !... Léonard !... demain, je serai...

LÉONARD.

Nous serons ministres !

Hors de lui, chantant et dansant.

Air.

À la monaco,
L’on chasse
Et l’on déchasse !
À la monaco
L’on chasse
Comme il faut !

Je me recueille
Avec orgueil :
Monsieur Choiseul
Perdra son portefeuille !
C’est un coiffeur
Qui nargue la grandeur,
C’est un coiffeur
Qui prouve à ce seigneur
Qu’à la monaco
L’on chasse
Et l’on...

Voyant madame Dubarry qui s’est avancée.

Ah ! c’est vous, ma noble protectrice !... venez !... Il est content, je suis content, nous sommes tous contents !... tous !... excepté le criminel, que j’ai découvert... Le voilà, qui s’en va, le criminel...

MADAME DUBARRY, bas et sèchement, pendant que d’Aiguillon relit le billet.

Vous mentez.

LÉONARD, interdit.

Hein ?...

LUCETTE, le pinçant.

Tu mens !

LÉONARD.

Aïe !

MADAME DUBARRY, à demi voix.

Quand on se sauve, M. Léonard, il faut prendre garde de ne rien laisser tomber.

Elle va à d’Aiguillon.

LÉONARD, à lui-même.

Quand on se sauve ?... Mais j’ai encore mon mouchoir... mon portefeuille... ma...

LUCETTE, brusquement.

Tiens !

LÉONARD.

Mon peigne !...

Le serrant précipitamment.

On n’est jamais trahi que par les siens... Lucette ! nous sommes plus perdus que jamais !... Sauvons-nous, Lucette !

MADAME DUBARRY, à d’Aiguillon, qui lui parlait.

Ce soir, dites-vous ?... soit !...

Se retournant.

Léonard... je vais à Versailles... vous me coifferez à huit heures.

LÉONARD.

Qu’entends-je !... ô bonheur !... 

Bas.

Vous me pardonnez !...

MADAME DUBARRY, bas.

J’ai pardonné à bien d’autres...

Haut.

Vous restez mon coiffeur...et si jamais M. La France songe encore à votre femme !...

LÉONARD.

Ah ! mon Dieu !

MADAME DUBARRY.

Soyez tranquille, je suis là !

LUCETTE, le prenant à part.

Et toi, si jamais tu vas dans des pavillons sans lumière... 

LÉONARD.

Eh bien ?

LUCETTE.

Je suis là !

LÉONARD.

Ça me va... cet arrangement là me convient parfaitement... Louis XV et moi, nous resterons chacun chez nous.

VOIX, en dehors.

Où est-il ?... où est-il ?

 

 

Scène XI

 

D’AIGUILLON, MADAME DUBARRY, LÉONARD, LUCETTE, MADAME DE SABLÉ, MADAME DE MAILLY, SEIGNEURS et DAMES

 

Toutes les dames portent d’immenses coiffures, dans lesquelles elles ont mis des fruits et des légumes, comme celles dont parle Léonard au troisième acte. Elles vont à lui et l’entourent.

Final.

Air : du cheval de bronze.

CHŒUR.

Honneur
Au grand coiffeur !
Heureux vainqueur,
Il a conquis notre faveur !
Le nom de Léonard
Devra plus tard
Briller dans les fastes de l’art !

LA COMTESSE, montrant les dames.

Regarde donc !

LÉONARD.

Ciel ! est-ce un rêve ?

TOUTES LES DAMES, à Léonard.

Nous venons vous féliciter !

LÉONARD, regardant les coiffures.

Dieu ! comme ma gloire s’élève !
Où donc va-t-elle s’arrêter ?

MADAME DE SABLÉ.

D’honneur, nulle coiffure, en France,
Jamais si haut ne s’éleva.

LÉONARD, à part, regardant madame Dubarry.

Pourtant j’ai pu, lorsque j’y pense,
Coiffer encor plus haut que ça !

TOUS.

Honneur, etc.

LÉONARD, au public.

Air : Des frères de lait.

Déjà la cour, à mes désirs propice,
De ses bravos a payé mes exploits...
Fasse le ciel qu’en ces lieux retentisse
Un faible écho des bravos d’autrefois !
Ici, messieurs, vous êtes les seuls rois.
Lorsque je rêve une vogue future,
Que mon espoir ne soit pas une erreur...
Le roi de France applaudit la coiffure :
Rois comme lui, chargez-vous du coiffeur.
Le roi de France applaudit la coiffure :
Daignez, messieurs, applaudir le coiffeur !

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