Hippolyte (Gabriel GILBERT)
Tragédie en cinq actes et en vers.
Représentée pour la première fis, à Paris sur le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, en 1646.
Personnages
HIPPOLYTE, fils de Thésée et d’Antiope
THÉSÉE, Roi d’Athènes
PHÈDRE, fille de Minos, Roi de Crète
PITHÉE, ami d’Hippolyte
ARISTÉE, chasseur, ami d’Hippolyte
ACHRISE, confidente de Phèdre
PASITHÉE, confidente de Phèdre
TECMÈNES, confident de Thésée
La Scène est à Athènes, dans le Palais du Roi.
À MADAME LA DUCHESSE DE SULLY
MADAME,
Quoique je ne sois pas capable de faire des Ouvrages qui durent toujours, je ne laisse pas de me promettre que celui-ci aura cet avantage, puisque je le mets sous votre protection : Le respect que l’on a pour vous s’étendra jusqu’à moi, et votre Illustre Nom qui est à l’entrée de mon Livre, servira à immortaliser le mien. On public par tout votre mérite, MADAME, et vous êtes admirée de ceux qui sont eux-mêmes admirables ; Mais ce qui vous rend plus digne de Louange : c’est que vous refusez les honneurs que l’on vous veut rendre, vous vous contentez de les mériter sans les recevoir, et vous fuyez la gloire comme une autre fuirait la honte. Vos vertus sont si éclatantes, que je n’oserais entreprendre d’en parler, ni d’accorder votre modestie, et la vérité qui sont toujours en querelle ; l’une ne veut jamais que l’on vous loue ; l’autre affirme que l’on ne vous peut assez loué ; l’une vous attire dans la solitude, l’autre vous appelle au cercle, et dit que vous faites une des plus belles parties de la plus belle Cour du Monde. Je voudrais bien avoir assez d’adresse pour réconcilier ces deux vertus ; mais j’en laisse le soin à quelqu’autre qui s’en acquittera mieux que moi. Je prendrai seulement la liberté, MADAME, de vous faire voir le portrait d’un Garçon qui vous ressemble : Que ce discours ne blesse pas votre pudeur, celui dont je vous parle n’en manqua jamais, il fut accusé pour en avoir trop. C’est le vertueux HIPPOLYTE, ce fils d’une héroïque Amazone, ce jeune Héros qui eut toutes les perfections de votre sexe et du sien. Il fut vaillant et généreux, beau et insensible : après avoir tué de sa main le Monstre qui ravageait la Patrie, il blessa de ses yeux les plus belles Dames de son siècle, et ne ressentit point le mal qu’il leur avait fait. Il ne fut point touché des larmes de Phèdre qui embrasa toute la jeunesse d’Athènes ; ni des attraits de Pénélope qui était alors en la fleur de son âge ; ni des charmes d’Hélène qui remplissait tous les cœurs, d’amour et de jalousie. Si ces trois illustres Princesses ne se purent faire aimer de ce jeune Prince, et s’il leur témoigna toujours de l’indifférence, il n’a pas les mêmes sentiments pour vous, MADAME, il trouve que vous avez des perfectionnements qu’elles n’avaient pas, et croit qu’il est plus glorieux de vous servir, que d’être aimé d’elles.
Il vient perdre auprès de Vous la qualité d’insensible, mais non pas celle de respectueux ; il a toujours les mœurs que vous approuvez, et vous ne devez pas craindre de le recevoir dans votre solitude. Il ne vous dira pas les choses que vous ne voulez pas entendre. Souffrez donc, MADAME, qu’il aille vous rendre hommage jusqu’à Sully, et daignez l’honorer d’un favorable accueil. Si vous lui accordez cette grâce, votre Ville lui sera plus considérable que celle où il a pris naissance, et il préférera l’honneur que vous lui ferez à toutes les louanges qu’il a reçues de la Grèce. Ce n’est aussi que pour cette raison qu’il sort du Tombeau, et que les Muses le font revivre : et c’est par là seulement qu’il se croit rendre immortel. Ne lui refusez pas cette faveur, MADAME ; autrement vous lui ferez soupçonner que vous êtes vindicative, et que vous le voulez punir du mépris qu’il a fait de votre sexe : Mais il vous supplie très humblement de croire que vous n’y êtes point intéressée, et qu’il eut eu de la vénération pour toutes les Dames, si elles vous eussent ressemblé : au lieu de la froideur et de l’indifférence qu’il a eue pour les autres, il n’a que du respect et de l’admiration pour Vous, non plus que moi qui serai toute ma vie,
MADAME,
Votre très humble, et très obéissant serviteur,
GILBERT.
ACTE I
Scène première
PHÈDRE, PASITHÉE
PHÈDRE.
Volage Athénien, infidèle Thésée,
Qui ravis Ariane, et qui l’as abusée..
Tu vainquis par la ruse, et non par ta valeur,
Mon frère monstrueux, et ma crédule sœur.
Ah ! qu’une fille est faible, et sa constance vaine ;
Il faut pour nous gagner, peu d’art, et peu de peine.
Quelques pleurs répandus, et quelques faux serments.
Font de notre vertu, triompher nos Amants :
Ils semblent ardemment désirer cette gloire,
Et méprisent bientôt le prix de leur victoire.
Le lien leur déplaît qui les attache à nous,
Ils sont nos ennemis dès qu’ils sont nos époux.
Il me l’a bien appris ce cruel fils d’Égée,
En plus de mille lieux sa foi s’est engagée,
Hélène, Mélibée, Antiope, et ma sœur,
Servirent de trophée à cet esprit trompeur :
Il les quitta pour moi ; pour un autre il me laisse,
La Terre enfin pour lui manquera de Maîtresse.
Mon déplorable sort m’a conduite en ces lieux,
Fais quitté ma Patrie, mon Père, mes Dieux ;
Et ses cruels mépris font l’injuste salaire
D’avoir quitté mes Dieux, ma Patrie, et mon Père.
PASITHÉE.
De vos larmes, le Ciel, veut arrêter le cours,
Il veut qu’on chaste Hymen couronne vos amours :
Il veut que de ce Dieu le flambeau vous éclaire,
Thésée aussi le veut, cet époux vous doit plaire,
Il est de fait le Trône.
PHÈDRE.
Et mon Père au cercueil.
PASITHÉE.
Vous avez accompli les jours de votre deuil,
Rien ne sert plus d’obstacle à votre mariage
Mais tout vous y convie, et la foi vous engage.
N’irritez point le Roi, redoutez son courroux,
Il a pris dès longtemps le nom de votre époux,
N’êtes-vous pas sa femme ?
PHÈDRE.
Ainsi le croit la Grèce.
PASITHÉE.
Quoi, n’avez-vous pas fait une sainte promesse,
N’avez-vous pas donné votre cœur, votre foi.
Pris les Dieux à témoins d’être Épouse du Roi,
Jusques sur les Autels fait luire votre flamme.
PHÈDRE.
Encore qu’il ait ma foi, je ne suis point sa femme.
Le flambeau de l’Hymen n’a jamais luit sur nous :
Il usurpe ce nom, il n’est point mon époux.
Pour moi, son alliance est pleine d’infamie,
D’amante que j’étais, je suis son ennemie.
Je ne puis l’épouser sans offenser les Dieux.
PASITHÉE.
Mais pourquoi fuyez-vous un rang si glorieux.
Pourquoi méprisez-vous un Héros qui vous aime.
Qui vous le fait haïr, Madame.
PHÈDRE.
C’est lui-même.
PASITHÉE.
Quoi, ne brûlez-vous pas d’un amour conjugal,
Portez-vous pas le Sceptre, et le Bandeau Royal.
Il vous traite en Épouse, et ses sujets en Reine,
Dès longtemps dans son cœur vous êtes souveraine.
PHÈDRE.
Une autre y tient ma place, il viole sa foi,
Et pourrai-je être à lui, puisqu’il n’est point à moi.
Quelle serait un jour ma triste destinée,
Puisqu’il m’est infidèle avant notre Hyménée ?
L’ingrat sollicité d’Amour, et non de Mars,
Des fiers Mégariens attaque les remparts ;
Et la jeune Céphise en leur ville enfermée,
Fait que devant ses murs il campe son armée.
Quel sera mon malheur, s’il est victorieux,
Quoi, pourrai-je souffrir marieuse en ces lieux ?
Ce n’est pas que Thésée ait rien pour moi d’aimable :
Mais cet affront est grand, et n’est pas supportable.
L’infidèle qu’il est m’enseigne à le trahir,
Et cessant de m’aimer, m’oblige à le haïr.
Je peux abandonner celui qui m’abandonne,
La raison le permet, et l’équité l’ordonne.
PASITHÉE.
Vous ne pouvez, brûler d’une nouvelle ardeur,
Ni trahir votre époux sans trahir la pudeur.
Quiconque a notre foi, l’honneur veut que l’on l’aime,
Et qui se venge ainsi, se venge sur soi-même.
PHÈDRE.
Je suis la sœur d’Ariane, et fille de Minos,
Le Démon de l’amour a troublé mon repos.
Les poids du sommeil, la nuit et le silence,
Ne peuvent de mes maux calmer la violence.
Et mon cœur est pressé de secrètes douleurs,
PASITHÉE.
Si l’absence du Roi vous fait verser des pleurs,
Sa présence bientôt consolera votre âme.
Un seul de vos regards rallumera sa flamme,
Vos rivales, à tort, vous causent de l’ennui,
Et vous triompherez, et d’elles, et de lui.
PHÈDRE.
À l’égal du trépas, si je crains sa présence,
Juge si j’ai sujet de pleurer son absence.
Sa flamme ou son mépris m’offense infiniment,
En ennemi je le hais, et je l’abhorre amant.
Pour fuir un grand mal, exterminer ma peine,
Si j’avais à choisir, je choisirais la haine.
PASITHÉE.
Ah ! quel crime, ô bons Dieux, le fuir, le blâmer.
PHÈDRE.
J’en ferais un plus grand, si je voulais l’aimer.
PASITHÉE.
Est-ce un crime qu’aimer sous la loi d’Hyménée.
PHÈDRE.
Ah ! tu ne connais pas quelle est ma destinée.
Le mal, le mal est grand qui fait mon triste sort,
Mais il est sans remède, je cherche la mort.
Qu’on me laisse seule, allez, qu’on se retire.
Scène II
ACHRISE, PHÈDRE
ACHRISE.
Ô jour ! qui comble d’heur, Thésée et cet Empire,
Ô Prince glorieux ! magnanime Héros.
PHÈDRE.
Qui vient encore ici pour troubler mon repos,
L’épreuve incessamment la fortune cruelle.
ACHRISE.
Je vous viens annoncer une heureuse nouvelle.
Le Sort n’a plus pour vous, ni haine, ni rigueur ;
De fiers ennemis votre Époux est vainqueur :
Le Roi victorieux vient couronner vos peines,
Mégare est désormais tributaire d’Athènes,
Ce bruit court dans la ville, et s’étend au Palais ;
Enfin cet heureux jour accomplit vos souhaits.
PHÈDRE.
Hélas !
ACHRISE.
Goûtez le bien que le Ciel vous envoie,
Pour être heureuse, enfin, modérez votre joie :
Prenez part, prenez part à la gloire du Roi.
Il a vaincu pour vous.
PHÈDRE.
Non, ce n’est pas pour moi.
Il brûle pour Céphise, et devient sa conquête,
Qu’il lui donne son cœur, et couronne sa tête.
L’infidèle n’est point l’objet de mes souhaits,
Il me hait, et me fuit ; je le fuis, et le hais.
ACHRISE.
Vous quitter pour Céphise !
PHÈDRE.
Il me quitte pour elle.
ACHRISE.
Il avait tant promis qu’il vous ferait fidèle.
PHÈDRE.
J’ai toujours redouté le malheur que je vois.
ACHRISE.
Ô Dieux, encore une fois il viole sa foi !
Comme pour Ariadne, il est pour vous parjure !
PHÈDRE.
Oui, l’ingrat m’abandonne, il me fait cette injure.
ACHRISE.
Est-ce là le sujet qui vous fait soupirer ?
PHÈDRE.
Non, non, un plus grand mal me fait désespérer.
ACHRISE.
De votre désespoir, dites au moins la cause,
Et pour votre repos, vous le devez.
PHÈDRE.
Je n’ose.
Le penser seulement me donne de l’effroi.
Je crains.
ACHRISE.
Que craignez-vous ?
PHÈDRE.
La colère du Roi.
Tu connais son humeur violente, et cruelle.
ACHRISE.
Assurez-vous en moi, je vous serai fidèle ;
Et je veux soulager les douleurs que je plains.
PHÈDRE.
Si je romps mon silence, au moins tu m’y contrains.
ACHRISE.
J’écoute.
PHÈDRE.
Malgré moi, ta voix me sollicite ;
Je révère le fils d’Antiope.
ACHRISE.
Hippolyte !
PHÈDRE.
Ne m’en accuse point, c’est toi qui l’as nommé.
ACHRISE.
Comment du fils du Roi, son cœur est enflammé.
Ah ! que m’avez-vous dit !
PHÈDRE.
Ce que je devais taire :
Tu m’as fait déclarer ce dangereux mystère ;
Et d’un nouvel amour découvrir le flambeau,
Qu’il lui rase seulement pour me mettre au tombeau.
Pourquoi m’écoutais-tu, que n’étais-je muette ?
Ah rends-moi mon secret, confidente indiscrète.
ACHRISE.
Fuyez cet orgueilleux, craignez un grand malheur.
PHÈDRE.
Je sais bien que l’amour est fatal à l’honneur.
Mais dans mon sort bizarre et mon malheureux extrême,
Pour conserver le mien le destin veut que j’aime,
Dans l’état où je suis, je dois faire pitié.
ACHRISE.
Qu’il loge en votre cœur, l’amour ou l’amitié ?
Quel nom peut exprimer le mal qui vous tourmente,
Et lequel prenez-vous ou de mère, ou d’amante.
Quels sont vos sentiments ?
PHÈDRE.
Pour parler de mon feu.
Qui dit amour c’est trop, amitié c’est trop peu.
Nul nom n’exprime bien la douleur qui me presse,
Je veux plus qu’une mère, et moins qu’une maîtresse.
ACHRISE.
Ô prodige en Amour ! étrange nouveautés.
PHÈDRE.
En aimant cet Amant, j’aime l’honnêteté.
ACHRISE.
C’est le fils de Thésée.
PHÈDRE.
En est-il moins aimable.
ACHRISE.
Son père est votre époux ; et vous seriez coupable.
PHÈDRE.
Il n’est point mon époux, il est mon ravisseur,
Et me traite déjà de même que ma sœur ;
Après mille serments cet ingrat m’abandonne,
Abusant du pouvoir que son sexe lui donne.
Il méprise sa foi, ses serments, et les Dieux ;
Et de son inconstance il fait gloire en tous lieux.
Souvent un Dieu vengeur m’ordonne que je l’imite,
Que je dois à Céphise opposer Hippolyte :
Qu’on peut être infidèle, à qui manque de foi ;
Et qu’il me sert d’exemple, en changeant avant moi.
Ne changeant qu’après lui, suis-je pas excusable,
Je n’ai point fait de faute, il est tout seul coupable :
Lui seul doit attirer le Céleste courroux ;
Thésée est mon Tyran, et non pas mon Époux :
Le Sort, et non l’Hymen m’a mise en sa puissance,
Je ne suis point encore dans son alliance ;
Et quand un sacré nœud nous joindrait pour jamais,
Je le pourrais sans faillir aimer comme je fais.
ACHRISE.
Ce dessein toutefois me semble illégitime.
PHÈDRE.
Il est plein d’équité, puisqu’il empêche un crime.
Le Roi me tient captive en cette triste Cour,
Il veut m’ôter l’honneur par un brutal amour ;
Mais je crains moins la mort qu’un honteux Hymen.
Hippolyte aujourd’hui régit ma destinée ;
On m’a mise en sa garde, il est mon seul espoir ;
Je veux fléchir son cœur, le toucher, l’émouvoir.
Il est juste, et peut tout, en lui tout seul j’espère,
Il faut gagner le fils, pour me sauver du père ;
Je veux par la raison émouvoir ses esprits,
Pour causer la pitié sans causer le mépris.
Il a le cœur d’un Grec, et non pas d’un Barbare :
Devant que ce Tyran retourne de Mégare,
Hippolyte saura les rigueurs de mon sort ;
Et pourquoi cet Hymen m’est plus dur que la mort.
Ne condamne donc point une si juste envie,
Qui ne tend qu’à sauver mon honneur et ma vie ;
Mon esprit s’y résout, et n’est plus combattu,
Et puisqu’il peut choisir, il choisit la vertu :
Je révère Hippolyte, et abhorre Thésée.
ACHRISE.
Mais votre âme autrefois en était embrassée.
PHÈDRE.
Je le pris en horreur, en atteste les Dieux,
Dès que j’eus reconnu ces crimes odieux.
Avec ma chère sœur l’inconstant m’a ravie,
Il feignait de l’aimer pour conserver sa vie ;
Et lui fit des serments pour lui manquer de foi,
Et lui donnait un cœur qui soupirait pour moi.
Arrivant à Naxos, cet esprit infidèle
Feint que le Dieu de l’Île était amoureux d’elle ;
Et qu’il lui commandait, ah l’ingrat, le trompeur !
De la laisser sur ses bords, ma déplorable sœur.
ACHRISE.
Ainsi Bacchus au Roi ne parut point en songe.
PHÈDRE.
Non, il voulut couvrir son crime d’un mensonge.
Lui-même l’avait depuis dans cette Cour ;
En pensant me montrer l’excès de mon amour.
Il n’alluma dans moi qu’un désir de vengeance,
Mais hélas ! que pouvais-je étant en sa puissance.
Je l’allais épouser, si la mort de Minos
N’eût diverti ce crime, troublant mon repos.
ACHRISE.
Quoi l’amour conjugal peut-il passer pour crime ;
Le Roi brûle-t-il pas d’une ardeur légitime ?
PHÈDRE.
Ses feux sont criminels.
ACHRISE.
C’est qu’ils sont inconstants.
PHÈDRE.
J’en dirait la raison quand il en sera temps,
Mon âme avec horreur pense à ce mariage :
Mais ne m’oblige pas d’en dire davantage.
ACHRISE.
Redoutez son courroux n’y pouvant consentir.
PHÈDRE.
Les trépas au besoin m’en saura garantir.
Tandis qu’à ces voisins il va porter la guerre,
Cent fois je fusse morte en cette étrange terre :
S’il n’eût dit à son fils en sortant de ces lieux,
Qu’il prit soin d’essuyer les larmes de mes yeux.
Hippolyte m’approche, il parle, il me console,
Je crus ouïr un Dieu, quand j’ouï sa parole ;
Et pour mieux adoucir un si cruel tourment,
De mon consolateur, le Ciel fit mon amant :
Cet amant est ensemble, et courtois et sévère,
Je ne sais s’il me fuit, ou bien s’il craint son père ;
Mais dans l’extrémité qui me presse aujourd’hui,
Je ne vois plus d’espoir, ni de salut qu’en lui.
Il peut me protéger, et me peut rendre heureuse,
Il rend de ses vertus Athènes amoureuse ;
Le peuple ainsi que moi, veut vivre sous sa loi ;
Le père est un tyran, mais le fils serait Roi ;
Et j’aurais, s’il régnait en la place du crime,
Au lieu d’un ravisseur, un époux légitime,
Et alors ainsi que moi cette illustre Cité,
Serait pleine de gloire et de félicité :
Mais un nouveau penser vient d’éclairer mon âme,
Pour sauver mon renom sans offenser ma flamme,
Que m’inspire le Ciel, que m’inspire l’honneur,
Si je puis réussir, quel sera mon bonheur ?
ACHRISE.
Vous lui pourrez parler au retour de la chasse.
PHÈDRE.
Ô Dieux ! à ce penser mon cœur devient de glace ;
Je dois appréhender que ce sanglier furieux
L’ait privé pour jamais de la clarté des Cieux.
Qui l’attaque, paraît être un Monstre effroyable,
La mort des plus hardis l’a rendue redoutable.
Pardonne jeune Héros ; Je connais ton grand cœur,
Ton insigne valeur t’en rendra le vainqueur ;
Bien que mille avec toi prétendent cette gloire,
Entre mille, toi seul obtiendras la victoire.
ACHRISE.
Omphale, d’un succès, vient faire le rapport.
Scène III
OMPHALE, PHÈDRE
OMPHALE.
Hippolyte est vainqueur, le Sanglier est mort.
PHÈDRE.
Les Dieux en soient loués.
OMPHALE.
Le Peuple l’environne,
Sur son illustre front il met une Couronne,
Son nom qui retentit vole jusques aux Cieux,
Tout le peuple avec lui va rendre grâce aux Dieux.
Omphale s’en va.
PHÈDRE.
Cette illustre valeur, cette belle victoire,
Augmente mes désirs en augmentant sa gloire ;
Et le Ciel des sauveurs le comblant aujourd’hui,
Autorise les vœux que je forme pour lui.
Le Ciel veut que l’on l’aime en le rendant aimable :
S’il l’a fait vertueux, il l’a fait pitoyable :
Il essuiera mes pleurs puisqu’il est généreux,
C’est l’effet d’un grand cœur d’aider aux malheureux.
ACTE II
Scène première
PITHÉE, HIPPOLYTE
PITHÉE.
Regarde avec plaisir cette illustre Couronne,
Tu la dois estimer, la vertu te l’a donne :
Ta valeur a vaincu ce Monstre des forêts,
Ce Sanglier furieux qui perdait nos guérets,
Pithée admire aussi cette haute victoire ;
Et comme ton Aïeul, il prend part à ta gloire.
HIPOLITE.
Je n’ai rien fait d’illustre, et digne d’un grand cœur,
Digne d’un tel aïeul.
PITHÉE.
Quoi ! n’es-tu pas vainqueur
De ce fier ennemi qui ravageait nos terres ;
Et faisait plus de maux qu’en ont fait les guerres.
Le peuple pour sa mort ayant fait tant de vœux,
D’un laurier justement couronne tes cheveux :
Mais ne t’arrête pas aux bords de la carrière,
Qu’une action seconde efface la première.
Que cet honneur t’excite à fuir le repos,
Crois avec tes vertus le nombre des Héros,
Sois de la Grèce un jour la plus grande lumière,
Suis les pas de mon fils, suis les pas de ton père,
Pour devenir un jour ce qu’il est aujourd’hui,
Contemple ses hauts faits, et jette l’œil sur lui :
Par les premiers exploits de son bras héroïque,
D’assassins, de voleurs, il a purgé l’Attique :
À ce peuple sans ville, et sans Dieux, et sans Rois,
Il a donné des murs, un Monarque, et des Lois ;
Séchant les tristes pleurs que versaient les familles,
De sept ans d’années pour leurs fils et leurs filles,
Fais cesser de Minos les tributs inhumains ;
Et vaincu la puissance, et l’orgueil des Thébains.
De l’auteur de tes jours c’est l’héroïque histoire
Que tu dois repasser sans cesse en ta mémoire.
Tant d’illustres vertus, tant d’actes glorieux
Lui donnent un haut rang entre les demi-Dieux.
Il doit servir d’exemple aux magnanimes âmes ;
Il eût été parfait, s’il n’eût aimé les femmes :
Mais les feux inconstants, et ses folles amours
Ont mêlé quelque tâche à l’éclat de ses jours,
Maintenant qu’un laurier doit couronner sa tête,
De son esclavage même il devient la conquête,
Céphise l’a vaincu.
HIPPOLYTE.
Ce bruit peut être faux.
PITHÉE.
Imite ses vertus, et non pas ses défauts,
Tu dois avoir un Père en une haute estime.
Qu’il te serve d’exemple alors qu’il fuit le crime.
Et des passions ne soit point combattu,
Il t’a donné moyen d’exercer ta vertu,
Mettant entre tes mains sa femme et son Empire,
Pour ôter tout soupçon, tu t’y dois bien conduire.
Le Peuple Athénien et léger mutin,
Croit en changeant de Roi, de changer de destin,
Et Phèdre est d’une race aisément embrassée.
HIPPOLYTE.
Le respect de mon père, et Phèdre aime Thésée ;
Elle a mille soucis depuis qu’il est absent ;
Son humeur devient triste, et son teint languissant,
Sa haine pour Céphise, et sa juste colère,
Témoigne assez l’amour qu’elle porte à mon père.
Si Phèdre n’aimait pas chèrement son époux,
Son esprit généreux n’en serait pas jaloux.
Elle se plaint à moi, pleure sa destinée,
Me dit que son amour ne tend qu’à l’Hyménée.
Interrompt mes discours par de tristes hélas,
Et commence des mots qu’elle n’achève pas.
Je ne puis l’apaiser quoique je puisse dire,
La Reine seulement me regarde et soupire.
C’est en vain, c’est en vain que je lui veux parler,
Et mon père est le seul qui peut consoler ;
Et finir les ennuis où son âme est plongée.
PITHÉE.
Il viendra consoler cette amante affligée.
On dit que ce jour même il arrive en ces lieux,
Attendant son retour, je vais prier les Dieux.
Scène II
ARISTÉE, HIPPOLYTE
ARISTÉE.
Comment vous êtes triste après une victoire,
Pour bannir vos soucis, songez à votre gloire.
À l’honneur immortel qui vous est réservé.
HIPPOLYTE.
Hélas, tu ne sais pas ce qui m’est arrivé ;
J’ai fait la nuit passée un songe qui m’étonne,
Lorsque j’y pense aussi de crainte je frissonne.
Je sens mon cœur troublé dans mon sein s’émouvoir,
Et tout ce que j’ai vu, je pense encore le voir,
Cette image me suit.
ARISTÉE.
Quoi, votre cœur soupire.
Mais dites-moi ce songe.
HIPPOLYTE.
Il faut bien te le dire,
Afin que ton esprit me console à l’instant
D’un mal imaginaire, et qui trouble pourtant.
J’ais cru les yeux fermés contempler la lumière,
Et vu ce me semblait mon invincible père.
Superbe et triomphant de retour en ces lieux,
Des fiers Mégariens, maître et victorieux.
De fleurs comme un époux la tête couronnée,
Je le vis qu’il entrait au Temple d’Hyménée.
Phèdre pleine d’attraits marchait à ses côtes,
Ses bruns yeux répandaient des feux et des clartés,
Jamais on ne la vit si pompeuse et si belle,
Tout le peuple ravit jetait les yeux sur elle.
Mais parmi cette pompe et parmi ces plaisirs,
Elle paraissait triste, et poussait des soupirs.
Et les amours en deuil paraissaient à sa suite,
Jusqu’auprès de l’Autel enfin elle est conduite.
Les hymnes sont ouïs, dont les sens sont charmés,
Et les flambeaux d’Hymen déjà sont allumés.
Étant près d’accomplir un si sacré misère,
Phèdre en ôtant la main que lui tenait mon père :
Se retournant devers moi me la vint présenter ;
Lors mon père offensé commence d’éclater,
Son esprit transporté d’une furie jalouse,
Il ne reconnaît plus son fils ni son épouse.
Et vengeant ces mépris avec trop de rigueur,
D’un poignard à tous deux il nous perce le cœur.
Son sang se mêle au mien, et nous tombons ensemble,
Puisqu’au lieu de l’Hymen le trépas nous assemble.
Cher amant, me dit-elle, au moins reçois ma foi,
Je meurs avec plaisir en mourant avec toi.
Je crains à mon réveil ouïr encore ses plaintes,
Voilà quel est mon songe, et ce qui fait mes craintes.
ARISTÉE.
Quoi cette vision a pu vous émouvoir,
Sur des faibles esprits un songe a du pouvoir.
Votre cœur généreux sans raison s’épouvante,
Vous voyez la lumière, et la Reine est vivante.
Le Roi vient de verser pour vous combler de biens,
Le sang des ennemis, et non celui des siens.
Ainsi vos maux sont faux, et vos biens véritables :
Mais cherchez des plaisirs, des objets agréables,
Pour bannir les soucis que ce songe a causés.
HIPPOLYTE.
Mais quels plaisirs encor.
ARISTÉE.
Ceux que vous méprisez.
Le Ciel vous donne en vain tant de charmes et de grâce,
S’y pouvant tout brûler, vous n’êtes que de glace.
Les Nymphes dans les bois, les Dames à la Cour
Vous trouvent à regret insensible à l’amour.
HIPPOLYTE.
Ne voyant de mon feu nulle marque visible.
Toute la Grèce croit que je sois insensible.
On croit mon cœur de glace encore qu’il soit ardent.
Parce que mes amours n’ont point de confident,
Un amant indécent n’est pas digne qu’on l’aime,
Et l’amour est muette alors qu’elle est extrême.
Pour moi.
ARISTÉE.
Ne feignez point, et devenez amant,
Dirai-je mon avis.
HIPPOLYTE.
Oui, parle franchement.
ARISTÉE.
Voyant tant de beautés dont se pare la Grèce,
Et le bel Hippolyte en l’ardente jeunesse,
Mépriser des objets qui charmeraient les Dieux :
Chacun le jugera stupide ou glorieux.
Aimez pour votre honneur.
HIPPOLYTE.
Mais qui veux-tu que j’aime.
ARISTÉE.
Voyez ce qui vous plaît, et choisissez vous-même :
Je consulte mes yeux, lorsque je veux aimer,
La belle Pénélope a de quoi vous charmer,
Elle a tant de vertu que chacun la révère.
HIPPOLYTE.
Elle n’aime personne, et paraît trop sévère.
ARISTÉE.
Qu’Hélène vous inspire un amoureux souci !
Elle fait que tout l’aime.
HIPPOLYTE.
Elle aime tout aussi.
ARISTÉE.
Mais la jeune Procris est belle et agréable,
Elle n’a point le cœur ni fier ni variable.
Son humeur est égale.
HIPPOLYTE.
Elle a trop peu d’esprit.
ARISTÉE.
Achrise.
HIPPOLYTE.
Elle en a trop.
ARISTÉE.
Hippolyte se rit,
Il trouve des défauts aux plus parfaites Dames,
Afin de s’exempter de brûler de leurs flammes.
HIPPOLYTE.
Quand j’en trouve en effet, je ne soupire pas.
ARISTÉE.
Donc toute la nature est pour vous sans appas,
Rien n’est digne de vous, ni de votre alliance.
HIPPOLYTE.
Ah ! si je le croyais, j’aurais trop d’arrogance.
ARISTÉE.
Enfin respectez donc la conjugale loi,
Songez à l’Hyménée à l’exemple du Roi ;
Et trouvez comme lui quelque illustre Maîtresse,
Qui vous puisse égaler en mérite et noblesse.
HIPPOLYTE.
Rien n’égale ici la fille de Minos,
Aussi le juste Ciel lui destine un Héros,
Mon père est plus qu’un homme, elle est plus que mortelle.
Elle est digne de lui, comme il est digne d’elle.
Hymen est équitable en joignant ces époux.
ARISTÉE.
Une semblable à Phèdre est bien digne de vous.
HIPPOLYTE.
De même qu’en vertus mon père me surpasse,
Phèdre surpasse tout en beautés comme en grâce,
Pour trouver sa semblable où faudrait-il aller,
Si le Ciel n’a rien fait qui l’a puisse égaler.
Elle est jeune, elle est belle, et modeste, et pudique ;
Et puisque elle est parfaite on la doit croire unique.
ARISTÉE.
De ses traits toutefois vous savez vous parer.
HIPPOLYTE.
Je sais ce qu’elle m’est, et la dois révérer :
Mais il faut l’annoncer, depuis que je l’ai vue,
Tous les autres objets déplaisent à ma vue.
Son mérite éclatant qui charme les esprits,
Pour les autres beautés me donne du mépris.
Et c’est ce qui me rend plus insensible encore.
ARISTÉE.
Mais sa belle parente est digne qu’on l’honore.
Je vois qu’elle s’approche, et vous veut aborder,
Son visage charmant vous doit persuader ;
Bien qu’elle ait de l’esprit, encore qu’elle soit belle,
Je crains que sans effet, je vous laisse avec elle.
HIPPOLYTE.
Achrise m’importune en me faisant la Cour,
Je crains son entretien, et je suis son amour,
Pour ne l’offenser pas par un mépris visible,
Pour elle seulement paraissant insensible.
Pour les Dames montrons un sentiment égal ;
Blâmons par nos discours le sexe en général :
Ainsi sans témoigner un mépris qui l’offense,
Ma froideur peut paraître, et mon indifférence.
Scène III
HIPPOLYTE, ACHRISE
HIPPOLYTE.
Venez-vous de la chasse apprendre le succès
De cette passion ne blâmez plus l’excès ;
Et jugez en voyant cette belle couronne,
Si la chasse vaut bien la peine qu’elle donne.
ACHRISE.
Hippolyte partout est toujours le vainqueur,
Ses dards sont assurés, ils vont tout droit au cœur.
Le peuple avec raison prise votre victoire ;
Et la Reine ravie exalte votre gloire :
Ce glorieux succès étonne les esprits,
Le sien l’admire bien, mais n’en est pas surpris ;
Elle sait votre adresse, et sait votre puissance,
Dit que votre vertu passe sa récompense,
Qu’on ne peut trop louer votre rare valeur.
HIPPOLYTE.
La Reine est trop civile, et me fait trop d’honneur.
ACHRISE.
On n’en saurait trop faire à l’aimable Hippolyte,
Et l’honneur est le prix qu’on doit à son mérite ;
La Grèce vous révère, et vous croit sans pareil,
Et vous serez heureux en croyant mon conseil.
Tâchez de posséder ce que chacun souhaite,
Si vous aimez la gloire, aimez la plus parfaite.
C’est peu d’être vainqueur d’un sanglier furieux :
Surmontez ce qui vainc les hommes et les Dieux,
Ce qui porte des traits plus craints que le tonnerre,
Ce qui fait que le Ciel rend hommage à la Terre.
À ce qui trouble tout dérobez le repos,
Cette victoire est belle, et digne d’un Héros.
Digne de vos vertus et d’un si grand courage.
HIPPOLYTE.
Qu’est-ce donc ?
ACHRISE.
C’est mon sexe, il a cet avantage.
HIPPOLYTE.
Est-ce là cet objet illustre, et plein d’appas.
ACHRISE.
Il faut être aveuglé pour ne l’avouer pas.
HIPPOLYTE.
Ce sexe ôte le cœur à celui qu’il enflamme ;
Et l’on devient moins qu’homme en aimant une femme.
ACHRISE.
Mon sexe magnanime aime les généreux,
Et sa possession rend les hommes heureux.
Voyant que les vertus ont un si beau salaire,
Ils se font vertueux à dessein de lui plaire.
Et leurs esprits touchés de ces hauts sentiments,
Ils deviennent Héros, en devenant amants.
HIPPOLYTE.
Mais votre sexe a bien fait part de sa faiblesse,
Fait languir le courage, et trouble la sagesse.
Et bien loin d’espérer des desseins glorieux,
Il abaisse le cœur des plus grands demi-Dieux.
Le plus fameux de tous, l’incomparable Alcide,
Aussitôt qu’il aima, devint lâche et timide :
Ainsi les plus parfaits malgré vos sentiments,
Cessent d’être Héros, commençant d’être amants.
Qui veut choisir la gloire, il doit fuir les femmes,
Qui consument souvent nos vertus dans leurs flammes.
Sans elles nous aurions une éternelle paix.
ACHRISE.
En pouvez-vous parler, les vîtes- vous jamais.
Qui connaît bien mon sexe, il en baise les traces,
Les femmes ont toujours pour compagnes les grâces.
La sagesse est leur mère, et les vertus leurs sœurs ;
De même que leurs yeux, l’esprit a ses douceurs,
Ce qui charme les sens est leur moindre partie,
La piété, la foi, l’honneur, la modestie,
Sont leurs plus grands trésors, leurs plus grands ornements,
Et c’est ce qui souvent leur a fait des amants.
Et de l’âme, et du corps elles naquirent belles,
On n’en doit point douter, les Dieux les jugent telles.
Si vous avez raison de les prendre en horreur,
Il faudra que les Dieux soient sujets à l’erreur ;
Et la nature aussi montrerait coupable,
D’avoir fait pour aimer ce qui n’est point aimable.
HIPPOLYTE.
Malgré vos beaux discours, l’amour est un grand mal.
Il abhorre ses liens et le nœud conjugal.
ACHRISE.
Pénélope, Cléon, Procris, Céphise, Hélène,
Ont-elles sur votre âme une puissance vaine.
Pouvez-vous sans aimer, voir ces jeunes beautés,
L’ornement de la Grèce, et les fleurs des Cités.
Voyez-vous Phèdre encore, fille de la lumière,
Sans songer au bonheur où prétend votre Père,
Des Rois et des Héros ses yeux sont les vainqueurs ;
Et sa grande vertu règne sur tous les cœurs :
Elle-même vous veut donner une maîtresse,
Une rare merveille, une illustre Princesse,
La gloire de son sexe, et l’honneur de ces lieux ;
Comme vous, jeune, aimable, et parente des Dieux,
Qui vous estime au point de s’oublier soi-même.
HIPPOLYTE.
Il faut qu’elle m’oublie, Achrise, et qu’elle s’aime,
Par ce moyen tous deux nous vivrons en repos.
ACHRISE.
Osez-vous bien tenir ces orgueilleux propos ;
Et fuirez-vous toujours l’amour, et l’Hyménée ?
HIPPOLYTE.
Je veux que ta vertu fasse ma destinée,
Je fuis pour vivre libre, et la femme, et la Cour ;
Diane avec Vénus, la Chasse avec l’Amour,
Ne s’accordent pas bien, l’un à l’autre est fatale.
ACHRISE.
Le bel Endymion, et le courtois Céphale,
Sont Grecs, et l’un et l’autre, et chasseurs comme vous ;
Ils aiment toutefois, Amour leur paraît doux,
De son divin flambeau, le beau feu les dévore.
HIPPOLYTE.
Je te l’ai déjà dit, et te le dis encore,
Que je fuis de ce Dieu les plaisirs décevants.
ACHRISE.
Dites-moi, seriez-vous d’un nombre des vivants,
Auriez-vous de lauriers la tête couronnée,
Si la belle Antiope eût fui l’Hyménée,
Pouvez-vous l’honorer, et ne l’imiter pas ?
HIPPOLYTE.
Au moins je puis tirer ce bien de son trépas,
Que je puis justement fuir toutes les femmes.
ACHRISE.
Les avoir en horreur, et détester leurs flammes.
Ah ! barbare inhumain.
HIPPOLYTE.
Ces mots sont superflus :
Vous me parlez en vain, je ne vous entends plus.
ACHRISE.
Esprit présomptueux, incivil, et sauvage,
Qui méprise mon sexe, et me fait un outrage.
Crois que je vengerai l’affront que tu me fais,
Et que tous mes discours sont suivis des effets.
Scène IV
HIPPOLYTE, seul
J’ai trop bien reconnu qu’elle parlait pour elle,
Elle fait assez voir qu’elle n’est point cruelle ;
Et parle librement de l’amoureuse loi :
Elle s’adresse mal de s’adresser à moi :
Elle a trop peu de honte, et trop de hardiesse,
Et t’aime la pudeur au front d’une Maîtresse.
Si le Ciel l’eût permis, et si j’osais aimer,
Phèdre aurait les vertus qui me pourraient charmer.
Son timide entretien, sa sage modestie,
Avecque mon humeur ont de la sympathie :
Mais je sais qu’à mon père elle a donné sa foi,
Je ferai tout pour lui sans rien faire pour moi.
Je sais que Phèdre un jour doit devenir ma mère ;
Et comme telle aussi mon âme la révère.
Mon Zèle ne doit point lui paraître suspect,
Puisqu’il n’est en effet qu’un excès de respect.
D’où vient que Phèdre absente, à mes yeux est visible,
Que je forme de vœux ! que je deviens sensible !
Depuis mon aventure, et ce que j’ai songé :
Je ne suis plus moi-même, et je suis tout changé,
J’ai d’autres soins encore que les soins de la gloire ;
Et Phèdre avec plaisir me passe en la mémoire.
Je trouve cet objet agréable, et charmant ;
Et l’Amour qui voudrait que je devinsse Amant,
Vient m’en entretenir, et doucement me dire,
Ne me fais plus rebelle, et vis sous mon Empire :
Ma vertu toutefois, montre ici ton pouvoir !
Fais que l’Amour vainqueur soit vaincu du devoir,
Phèdre est pleine d’attraits, de charmes, et de grâce :
Mais l’honneur est plus, la gloire la surpasse,
Triomphons pour porter notre nom en tous lieux,
De la plus belle femme, et du plus grand des Dieux.
ACTE III
Scène première
PHÈDRE, ACHRISE
PHÈDRE.
Mon triste sort s’achève, et ma perte est visible.
ACHRISE.
À ma confusion j’ai tenté l’impossible.
Le sévère Hippolyte a méprisé ma voix,
Il est plus insensible et plus sourd que les bois.
Un rocher est moins dur, un tigre est moins sauvage.
PHÈDRE.
Hélas ! que me dites-tu ?
ACHRISE.
Montrez votre courage,
Qu’on reste de vertu ranime vos esprits,
Imitez les grands cœurs, méprisez le mépris.
PHÈDRE.
Achrise, je ne puis, et ne le dois pas faire,
Puisque je l’aime seul, et qu’en lui seul j’espère.
Contre mon ravisseur, qui me peut secourir,
Si mon cher protecteur me veut laisser périr.
ACHRISE.
Il ignore le trait dont votre âme est blessée,
Je n’ai point découvert vos feux, votre pensée,
Voyant qu’il me méprisait et mon sexe et l’amour,
PHÈDRE.
Si je perds l’espérance, il faut perdre le jour :
Hippolyte me fuit, en vain Achrise m’aide !
ACHRISE.
Vous avez dedans vous le mal et le remède.
Servez-vous de vos feux pour son embrasement,
Une amante est bien propre à fléchir un amant ;
L’éloquence muette a souvent un grand charme :
Une plainte, un soupir, un regard, une larme,
Mêlez, dans les discours ont un succès heureux,
Qui parle mieux d’amour qu’un esprit amoureux.
PHÈDRE.
Hippolyte le fuit.
ACHRISE.
Il ignore ses flammes.
PHÈDRE.
Il méprise mon sexe.
ACHRISE.
Il t’éloigne des femmes ;
Il a de leurs beautés détourné ses regards,
Mais pour percer son cœur, vos beaux yeux ont des dards.
PHÈDRE.
Pour toutes, sa froideur, sa haine sont égales.
ACHRISE.
Tant mieux, vous n’aurez point à craindre de rivales.
PHÈDRE.
J’ai plus à craindre encore, et ma chaste pudeur,
Ainsi que mon amant s’oppose à mon ardeur.
Je puis pourtant aimer Hippolyte et la gloire,
Et quant il est vainqueur, l’honneur à la victoire.
Mais je connais mon sexe, il est né malheureux :
Et n’oserait avoir des désirs généreux.
Quand ce serait un Dieu, l’on ne veut pas qu’il l’aime
Il devient criminel d’aimer la vertu même.
Suivons la bienséance, étouffons ma douleur,
Vertueux Hippolyte, Ah ! quel est mon malheur.
ACHRISE.
Possible qu’avec vous le même soin le touche,
Qu’en respect paternel lui fait fermer la bouche,
Que tous deux en secret exhalant des soupirs,
Ayant même mérite aux mêmes désirs ;
Et pouvant le tenter, de même qu’il vous tente,
La pudeur rend muets, et l’amant, et l’amante.
Si Thésée est son père, et n’est point votre époux,
Il doit avoir encore plus de respect que vous.
Parlez donc la première, et sondez Hippolyte,
On peut l’aimer sans honte avec tant de mérite.
Je l’apercevoir.
PHÈDRE.
Je tremble !
ACHRISE.
Il faut, il faut oser :
Qui demande en tremblant enseigne à refuser.
Scène II
HIPPOLYTE, PHÈDRE
HIPPOLYTE.
Madame, qu’avez-vous et quels soins vous tourmentent ?
Votre teint est changé, votre âme est languissante ;
N’appréhendez plus rien, le Ciel vous le défend,
Mon père est glorieux, il revient triomphant.
PHÈDRE.
C’est ce que je craignais.
HIPPOLYTE.
Cessez donc de vous plaindre,
Vous devez espérer.
PHÈDRE.
Mais j’ai sujet de craindre.
Quoi ? ne savez-vous pas qu’en ce funeste jour.
Une esclave de Mars fait un captif d’amour.
Non, vous n’ignorez pas que la jeune Céphise,
Dés longtemps à Thésée a ravi la franchise ;
Et que pour se venger du feu de ses regards,
Il embrase sa ville, et détruit ses remparts :
Il déclare la guerre au peuple de Mégare,
Afin de posséder une beauté si rare.
Pour moi, je ne suis plus dans son souvenir,
Ses serments, ni sa foi ne l’ont pu retenir.
HIPPOLYTE.
Celle que vous croyez à votre honneur fatale,
Deviendra votre esclave, et non votre rivale.
PHÈDRE.
Céphise a pris ma place, et règne dans son cœur ;
Mais puisque il me méprise avec tant de rigueur,
Puisqu’il m’est infidèle, et qu’il trahit ma flamme,
Son infidélité l’efface de mon âme.
Je blâmes avec raison cet inconstant époux,
Et j’aime ses vertus qui renaissent en vous.
Mon esprit ébloui d’une telle lumière,
Estime avec raison les fils plus que le père :
Je ne puis trop louer vos extrêmes bontés,
Vos soins officieux, vos générosités,
Votre esprit, vos vertus, votre haute sagesse,
Sans eux je succomberais aux coups de la tristesse.
HIPPOLYTE.
Mon père saura mieux vous consoler que moi.
PHÈDRE.
Je ne me puis résoudre à vivre sous sa loi.
HIPPOLYTE.
Vous le devez pourtant, et la foi vous engage.
En quittant de Naxos le fertile rivage,
Ne jurâtes-vous pas en présence des Dieux,
Qu’Hymen vous unirait en abordant ces lieux.
Mon père qui vivait dans cette espérance,
N’aurait pas retardé cette illustre alliance,
Si le votre et le sien entrant dans le cercueil,
N’eussent changé l’Hymen en des pompes de deuil.
Si volontairement vous vous êtes donnée :
Et si la seule foi peut faire l’Hyménée,
Vous êtes à Thésée, et Thésée est à vous :
Et l’honneur vous oblige à chérir votre époux.
PHÈDRE.
Lorsque le nœud d’Hymen joint les corps et les âmes,
Il lie également les maris et les femmes ;
Et pour l’un, et pour l’autre on n’a fait qu’une loi :
S’il veut que seul je l’aime, il doit n’aimer que moi.
S’il a reçu ma foi, reçus-je par la sienne,
De même qu’il la rompt, je puis rompre la mienne.
Nos esprits sont unis avec les mêmes nœuds,
Et les mêmes serments nous engagent tous deux ;
Je puis donc le quitter à l’instant qu’il me laisse,
Je puis changer d’Amant, s’il change de Maîtresse.
HIPPOLYTE.
Devez-vous l’imiter quand même il changerait,
Tout Juge l’absoudrait, et vous condamnerait.
Son sexe sur le vôtre a quelque privilège.
PHÈDRE.
Pour être trop bon fils, c’est faire sacrilège ;
Les hommes peuvent-ils faillir impunément :
S’ils ont plus de raison, ils pêchent doublement.
Je ne veux point avoir les hommes pour mes Juges,
Eux-mêmes à leurs crimes ils servent de refuges,
Ici leurs intérêts seraient trop apparents,
Qu’il vienne, et que les Dieux jugent mes différends.
Après ce qu’il a fait l’infidèle, le traître,
Devant leur Tribunal il n’oserait paraître.
Dans ce sacré Sénat le teint lui passerait,
Si la Terre l’absout, le Ciel le punirait,
Il le punirait seul, puisqu’il est seul coupable,
Ne l’excusez donc point, je suis seule excusable.
HIPPOLYTE.
Vous voulez l’imiter, et l’accusez d’erreur.
PHÈDRE.
Je change par raison, lui change par fureur.
Un véritable amour fuirait la violence,
Le sien perd le respect, il passe à l’insolence.
Il brûla pour Hélène aussitôt qu’il la vit,
Et dès le même instant qu’il l’aime, il la ravit.
Il me ravit aussi ma sœur et votre mère,
Mais pour l’amour du fils, je respecte le père ;
Sans vous de ses mépris mon cœur trop irrité,
Aurait contre l’ingrat hautement éclaté.
HIPPOLYTE.
Vous suivez les conseils d’une amante jalouse.
Mais songez que dans peu vous serez son épouse.
Et craignez de changer son amour en courroux.
PHÈDRE.
Non, non : jamais l’ingrat ne sera mon époux :
Puisqu’il faut vous ouvrir les secrets de mon âme,
Sachez qu’Hymen jamais ne me rendra sa femme.
Je le dois détester cet horrible lien,
Le mari de ma sœur ne peut être le mien.
Et je crains plus les Dieux que je ne suis jalouse.
HIPPOLYTE.
D’Ariane à Naxos a-t-il fait son épouse.
PHÈDRE.
Oui, Thésée est entré dans le lit de ma sœur,
J’ai découvert son crime, et qu’il est un trompeur ;
Et c’est pourquoi j’abhorre un lien si funeste.
Je ne puis l’épouser sans commettre un inceste.
HIPPOLYTE.
Mais ce secret Hymen n’est pas bien assuré.
PHÈDRE.
Omphale en est témoin, et m’a tout déclaré.
Ici vos vertus ont une belle matière,
Je voudrais, si j’osais vous faire une prière.
Hippolyte m’entend, il sait déjà pourquoi,
Ma fortune et mes pleurs, parlent assez pour moi.
HIPPOLYTE.
Dieux que demandez-vous, et quelle est votre envie,
Disposez de mon sang, disposez de ma vie,
Madame commandez, et que puis-je pour vous.
PHÈDRE.
Faites que mon ravisseur ne soit point mon époux.
Ce discours vous surprend, mais il est légitime,
Votre père autrement tomberait dans le crime.
Si les Dieux vous ont fait pour le salut d’autrui,
En me favorisant, craignons-les plus que lui.
Non, je ne voudrais pas que vous prissiez les armes,
Qu’une main impie en essuyât mes larmes.
Sans ternir votre nom, sans être criminel,
Permettez-moi de voir le climat paternel.
HIPPOLYTE.
Madame, je vous dois honneur, obéissance :
Mais ce que vous voulez n’est pas en ma puissance.
Le respect paternel, et la loi du devoir,
En me le défendant m’en ôte le pouvoir.
Le Ciel m’en est témoin, je plains votre disgrâce,
Mais songez qui je suis, mettez-vous en ma place ;
Et jugez si je peu accomplir vos desseins,
Mon père en vous quittant vous mit entre mes mains.
Et me dit l’œil en pleurs, et couvert de tristesse.
Mon fils garde un trésor, en gardant ma Maîtresse :
Que je ne puis faire à nul autre qu’à toi.
Trahirai-je l’honneur, et mon père, et mon Roi ;
Oserai-je le voir au retour de Mégare,
Sans ce riche trésor, dont son cœur est avare.
Ce père qui me traite avec tant de douceur ;
Me nommerait-il pas ingrat et ravisseur ;
Et sa juste fureur punissant un perfide,
Ne serait-elle pas sans crime un parricide.
PHÈDRE.
Vous craignez injustement sa haine et ses fureurs.
Il peut tuer un fils, s’il aime les deux sœurs.
Père, époux, à tous deux il nous serait funeste :
Fuyez le parricide, ainsi que moi l’inceste.
Que le sexe le plus faible, anime le plus fort :
Fuyez ces lieux où règne, et le crime et la mort.
Mais n’appréhendez pas de perdre une couronne,
Thésée en vous l’ôtant, Phèdre vous la donne.
Ah permettez-moi donc de revoir les Crétois ;
Et venez avec moi pour leur donner des lois.
Pour leur Reine en ces lieux des sujets me demandent.
Là des trônes dorés, et des sceptres m’attendent.
Là cent belles Cités les portes t’ouvriront ;
Et louant vos vertus, ils les couronneront.
Ils béniront les fils qui les vient satisfaire,
En leur restituant ce qu’a ravit son père.
HIPPOLYTE.
Je n’oserais prétendre à de si grands honneurs,
Et ne puis rien pour vous que plaindre vos malheurs.
Ah ! je vous suis cruel, mais bien plus à moi-même,
Votre douleur est grande, et la mienne est extrême.
Vos souhaits sont les miens, j’en atteste les Dieux ;
Vous connaissez, le Roi comme il est furieux,
Son bras pour se venger, doit porter la guerre
Jusques chez les Crétois, jusqu’aux bouts de la terre.
Si vous aviez ma foi, si j’étais votre époux,
Je serais obligé de combattre pour vous.
Votre barbare main de son sang propre avide,
De l’un des deux vainqueurs serait un parricide.
Tout ce que j’appréhende alors arriverait :
Voudriez-vous aimer celui qui survivrait.
Madame, voudriez-vous devenir le salaire,
Du meurtrier d’un fils, ou de celui d’un père.
PHÈDRE.
Non, vous êtes tous deux indignes d’amitié :
Le père est sans honneur, et le fils sans pitié :
Mais croyez que ce cœur, et grand et magnanime,
N’implorait de secours que pour fuir un crime :
Que j’ai versé des pleurs et poussé des soupirs,
Pour conserver ma gloire, et non pour les plaisirs.
Puisqu’un cruel respect vous rend impitoyable,
Un fer au lieu de vous me serait secourable.
De mon cruel tyran attendant le retour,
J’appellerai la mort pour vaincre son amour.
Oui, puisque à ses fureurs je suis abandonnée,
Moi-même je serai ma triste destinée.
Et cette main, pinçant en me perçant le flanc,
Signera son Hymen avec mon propre sang.
Scène III
HIPPOLYTE, seul
Madame. Elle s’en va triste, et désespérée ;
Et plus tôt à la mort qu’à l’Hymen préparée.
Je vois le précipice, et connais son dessein,
Sans pour l’en retirer oser tendre la main !
Laisserai-je périr une verveuse si rare ?
Serai-je si cruel ! serai-je si barbare !
Indigne de la vie, indigne d’amitié :
Non, non, je porte un cœur sensible à la pitié.
Elle m’émeut, me trouble, elle a pour moi des charmes,
Je ne puis voir ses pleurs sans répandre des larmes.
J’ai résisté longtemps, j’ai fait tout mon pouvoir,
Mais je sens quel amour surmonte le devoir ;
Et qu’on père n’est rien auprès d’une maîtresse ;
Phèdre, Achrise, Aristée, Athéniens, la Grèce,
Ne m’accusez donc plus d’insensibilité,
Je suis vaincu, je cède, un Dieu m’a surmonté ;
Mon père excusera le feu qui me consomme,
Puisqu’il m’a fait sensible alors qu’il m’a fait homme,
Sujets aux passions, à l’amour, aux plaisirs ;
Il a formé ce cœur qui pousse des soupirs,
Ce cœur qui chérit Phèdre, et l’œil qui la contemple,
Il m’y sert en aimant, et d’excuse, et d’exemple :
Mais je lui dois le jour, lui serai-je fatal,
Serai-je en même temps son fils, et son rival ?
Ah ! mon père, pardon, je vous fais un outrage,
Je dois beaucoup à Phèdre, et vous dois davantage,
Sur votre perte à tort, je fonde mon bonheur,
Le plaisir est trop cher quand il coûte l’honneur,
Non, j’aime mieux mourir que de vivre coupable :
Mais est-on criminel pour être pitoyable.
Ah ! je sens dans mon cœur triompher tour à tour,
Le devoir, la pitié, la nature, et l’amour.
J’ai du respect pour Phèdre, et j’en ai pour Thésée,
Je ne crois pas qu’il l’ait lâchement abusée,
Que l’amour des deux sœurs trouble son jugement,
Ni que Phèdre l’accuse aussi sans fondement.
Il y va de l’honneur d’une amante ou d’un père,
Je ne sais là-dessus que penser ni que faire,
Il faut pourtant enfin incliner d’un côté :
Faisons une vertu de la nécessité,
Des ses cruelles mains allons ôter les Armes,
Des nôtres essuyons ses précieuses larmes,
Mourons, mourons plutôt que de la voir mourir,
J’offenserais mon père en la laissant périr ;
Et s’il a pour Céphise une flamme secrète,
Sans enlever la Reine, et sans aller en Crète,
Je puis la posséder, il n’est point son époux,
Allons la conserver pour lui-même ou pour nous.
ACTE IV
Scène première
THÉSÉE, TECMÈNES
THÉSÉE.
Qu’Athènes désormais des honneurs me prépare :
Enfin je suis vainqueur des peuples de Mégare.
Amour, de leur Cité, m’a rendu Triomphant ;
Et ses murs sont tombés sous la main d’un enfant,
Un Dieu remplit mon cœur de gloire, et d’allégresse,
J’ai conquis une ville avec une maîtresse ;
Et doublement vainqueur, amoureux et guerrier,
Mon front est couronné de myrte, et de laurier ;
Et dans le champ de Mars ma main cueille des roses.
Que d’horribles effets, naissent de belles causes !
La beauté de Céphise à ses peuples trahis,
Ses yeux sont les flambeaux qui brûlent son pays.
TECMÈNES.
Ainsi vos passions ont commencé la guerre.
THÉSÉE.
Des forts Mégariens je ravageais la terre.
Non pas par raison d’amour, mais par raison d’État,
Leur orgueil sur mon sceptre, a fait un attentat,
Des enfants de Pallas, ils soutenaient l’audace,
Ces mortels ennemis de mon illustre race,
Campés devant les murs de ces fiers habitants,
D’un de mes espions j’appris en même temps
Que Céphise s’était dans la ville enfermée,
Connaissant sa beauté, déjà l’ayant aimée :
Alors l’occasion mon ardeur rallumant,
Pour la seconde fois me rendit son amant,
Le désir de vengeance, et l’amour de Céphise,
Fit que dans peu de temps la ville fut conquise.
Je les vis voir la prenant dès le huitième jour,
Que Mars est tout-puissant assiste de l’amour.
TECMÈNES.
La victoire aujourd’hui couronnera vos peines.
THÉSÉE.
Ah ! que j’ai de soucis mon fidèle Tecmènes.
TECMÈNES.
Puisque c’est sans sujet, il les faut étouffer,
En méprisant l’amour, songez à triompher.
Crète, Thèbes, Mégare, et ce beau territoire,
À la postérité publieront votre gloire :
Après avoir tant de Monstres domptés,
Tant gagné de combats, tant détruit de Cités.
Fais luire vos vertus, et fleurir votre Empire ;
Seigneur ! faut-il encore que votre cœur soupire.
THÉSÉE.
La beauté de tout temps fatale à la valeur,
Est fatale à ma gloire, et trouble mon bonheur.
Les femmes m’ont vaincu, si j’ai vaincu les hommes.
Hercule, l’ornement du beau siècle où nous sommes,
Fit-il pas voir un cœur, et grand et généreux,
Ce même cœur poussait des soupirs amoureux.
TECMÈNES.
Vous le surpassez, surmontez-vous vous-même :
Quittez, quittez, Céphise.
THÉSÉE.
Encore que je l’aime :
Je la quitte pourtant, de peur que ses beaux yeux,
Ne causent de l’ombrage, éclairant en ces lieux.
Déjà la foi me lie, et ma fidèle épouse,
La voyant au Palais en deviendrait jalouse.
Sa vertu me soupçonne, et doute de ma foi :
Elle sait le pouvoir qu’un bel œil a sur moi :
Que je ne puis voir plus d’une belle femme,
Et ne brûler jamais que d’une seule flamme.
J’aime Phèdre pourtant, et je crains son courroux,
Aussi je suis amant sans cesser d’être époux.
Je pense à mon épouse, et plus qu’à mes maîtresses :
Je lui vole à regret des soins et des caresses ;
Elle est dans mon cœur et dans mon souvenir,
Je la quitte, il est vrai, mais c’est pour revenir.
TECMÈNES.
Sa vertu, son amour, et sa persévérance,
Vous la doit faire aimer, et fuir l’inconstance.
THÉSÉE.
La prudence au conseil, la valeur au combat,
Sont les seules vertus dont nous tirons éclat.
Elles font les Héros, et les plus grandes âmes :
La constance et la foi sont les vertus des femmes.
Quoi pour être inconstant me crois-tu vicieux ?
L’homme ne peut faillir en imitant les Dieux.
Le Monarque du Ciel n’a-t-il pas des maîtresses :
Et quittant sa Junon la Reine des Déesses,
Il voit ses grandeurs, et descend ici-bas,
À dessein seulement d’y prendre ses ébats.
Et donner en faisant une amoureuse guerre,
De nouveaux Dieux au Ciel, et des Rois à la terre.
Amour pour même fin me trouble le repos ;
Et veut qu’à l’Univers je donne des Héros.
TECMÈNES.
N’appréhendez-vous point que la Reine s’irrite ;
Que votre changement au changement l’invite.
ACHRISE.
Je connais trop la Reine, et sa pudique ardeur :
Et qu’elle tient l’honneur bien plus cher que le jour,
Avant qu’elle me quitte, et me soit infidèle,
Il faut que la vertu devienne criminelle.
Puis elle ignore encore mes nouvelles ardeurs ;
Et mes feux suffiront pour vaincre ses froideurs.
J’aime plus Phèdre encor que si j’aimais Céphise :
Elle a ma foi, mes vœux, mes désirs, ma franchise,
Pour lui rendre mon cœur, je reviens en ces lieux,
Je la dois respecter, elle est du sang des Dieux ;
Ses illustres vertus égalent sa noblesse,
Et je dois préférer ma femme à ma maîtresse.
TECMÈNES.
Pourquoi retardez-vous cet Hymen si longtemps.
THÉSÉE.
La mort a retardé le bonheur que j’attends.
Cette épouse m’est chère, elle me coûte un père,
Tu sais comme jadis le sort nous fut contraire ;
Et les tributs sanglants qu’on payait en ces lieux,
Le Ciel les détestant me fit victorieux,
Finissant pour jamais notre honte et nos peines,
Je reviens vainqueur au rivage d’Athènes,
J’amenais avec moi ses glorieux enfants,
Du monstre et du Tyran, vainqueurs et triomphants.
Pour punir ceux de Crète, et venger nos familles,
Nous tuâmes le Monstre, et ravîmes leurs filles :
Chacun avait la sienne, et j’eus Phèdre pour moi,
Nous amenions la joie, et causâmes l’effroi.
Mon esprit tout rempli de Phèdre, et de la gloire,
J’oubliais par malheur d’ôter la voile noire.
De mettre pour signal la blanche en mon vaisseau :
Mon imprudence, hélas ! mit mon père au tombeau,
Croyant que la clarté m’avait été ravie,
Il voulut dans les flots finir sa triste vie.
L’auteur de ma naissance en entrant au cercueil,
Changea les chants d’Hymen en de longs cris de deuil,
Minos trois mois après suivant sa destinée,
Pour la seconde fois troubla mon Hyménée :
Il semble que le sort ennemi de mon bien,
S’oppose incessamment à ce fatal lien.
TECMÈNES.
Rien ne sert plus d’obstacle à vos noces royales ;
Phèdre brûle pour vous des flammes conjugales.
THÉSÉE.
Je veux malgré le sort couronner son amour :
Quel Hymen dès demain éclate dans ma Cour,
Dans la nuit de son deuil que son flambeau l’éclaire :
Il est temps qu’on épouse lui tienne lieu d’un père,
De faire succéder les Mirthes aux Cyprès.
Scène II
THÉSÉE, PHÈDRE, ACHRISE
THÉSÉE.
D’où viennent ces soupirs, j’entend quelques regrets ?
Qui peut causer ce mal, d’où naissent ces alarmes,
Le vois Phèdre qui sort les yeux baignés de larmes ?
A-t-elle découvert mes nouvelles amours :
Je crains qu’un indiscret n’en ait fait le discours.
Ses pleurs ont presque éteint mon infidèle flamme ?
Mais quelque autre sujet trouble-t-il point son âme.
Est-ce ainsi qu’on m’aborde à mon heureux retour ?
D’où procède l’ennui qui règne dans ma cour,
N’espérez-vous point pour la mort de Pythée ;
La perte d’un aïeul doit être regrettée.
PHÈDRE.
Il respire le jour.
THÉSÉE.
D’où naît donc votre deuil.
Ce fils que j’aimais tant, est-il dans le cercueil.
Ne regrettez-vous point la perte d’Hippolyte ;
Mais d’où vient qu’à ce nom votre douleur s’irrite,
Que vos pleurs redoublés coulent abondamment,
Ah ! mon cher Hippolyte est dans le monument.
PHÈDRE.
Il est encor vivant, mais que ne suis-je morte.
THÉSÉE.
D’où vient qu’à ce discours la douleur vous transporte !
Que vous baissez les yeux, et changez de couleur ?
D’où vient ce changement, et quel est mon malheur ?
Ne saurais-je savoir votre triste aventure.
Parlez, je vous promets de venger votre injure.
PHÈDRE.
Je crains que vos fureurs se tournent contre moi.
THÉSÉE.
Veut-elle m’accuser de lui manquer de foi.
Madame doutez-vous que ce cœur ne vous aime.
PHÈDRE.
Je dois douter de tout, et douter de moi-même.
Et vous ne sauriez plus devenir mon époux.
ACHRISE.
Vous vous perdez, Madame : hélas ! que dites-vous.
THÉSÉE.
Ah ! ne me cachez plus les tourments de votre âme,
Je serai votre époux, et vous serez ma femme.
PHÈDRE.
Ah ! Phèdre désormais ne peut porter ce nom.
THÉSÉE.
A-t-on voulu ternir mon illustre renom.
Aurait-on attenté sur l’honneur de ma couche ?
Ah ! ce cruel affront sensiblement me touche.
Il trouble mon esprit, il le rend furieux.
Ah ! je m’en vengerai, j’en atteste les Dieux,
Parlez donc promptement, la fureur me surmonte.
PHÈDRE.
Je ne puis en parler, ni vous l’ouvrir sans honte.
Vous désirez un mal, et si j’en disais plus,
On me verrait rougir, et vous seriez confus.
THÉSÉE.
Déclarez-moi qui c’est qui cause ma disgrâce :
Parlez.
PHÈDRE.
Par ces genoux qu’avec crainte j’embrasse ;
Par l’amour conjugal ; par le sacré lien
Qui devait joindre un jour votre sort et le mien ;
Par mes pleurs, par ma cendre, et par ma mort prochaine,
Souffrez que je finisse, et ma vie, et ma peine,
Sans forcer mon esprit qui descend au cercueil,
À dire honteusement la cause de mon deuil.
THÉSÉE.
Je veux savoir le nom du Monstre abominable.
PHÈDRE.
Ah ! si j’en disais plus l’on me croirait coupable.
Phèdre s’en va.
Scène III
ACHRISE, THÉSÉE, OMPHALE, ÉPIMÉTHÉ
ACHRISE.
Vous savez ses vertus, et sa pudique ardeur,
Ce que vous demandez, blesserait sa pudeur :
Sans la vouloir forcer d’en dire davantage,
Ce fer vous apprendra l’auteur de cet outrage :
C’est ce qu’en s’enfuyant votre fils a laissé.
THÉSÉE.
Mon fils ! Achevez, et dites tout ce qui s’est passé.
ACHRISE.
Hippolyte, ébloui des beautés de la Reine,
Brûlant de lui conter son amoureuse peine,
Est venu plusieurs fois dans son appartement,
A tenté ses vertus, mais toujours vainement :
Enfin ne pouvant vaincre un si chaste courage,
Sa fureur a passé du respect à l’outrage,
Et ce fer eut tranché le beau fil de ses jours,
Si l’on ne fût venu bientôt à son secours,
Ils sont tous les témoins de l’affront qui vous touche,
Et que quelque regret vous saurez par ma bouche.
THÉSÉE.
Mon fils ! mon propre fils vouloir m’ôter l’honneur.
Ciel ! que viens-je d’entendre, et quel est mon malheur.
Ô détestable fils ! exécrable aventure,
Qui fait rougir un père, et frémir la nature.
Dois-je croire un tel crime, et suivre mon courroux.
Quoi ! mon fils l’a commis : mais m’en assurerez-vous ?
Oui, vous m’en assurerez par ce triste silence.
Hippolyte est coupable, et c’est moi qu’il offense,
Si ce lâche attentat venait d’un étranger,
J’aurais dans mon malheur le bien de me venger,
Je le sacrifierais à ma femme, à ma rage.
Mais c’est mon propre sang qui m’a fait cet outrage.
J’ai reçu cet affront pour le ressentir mieux,
Non d’un fils seulement, mais d’un fils vertueux.
Comme il n’éclatait point par des vertus vulgaires,
Il ne s’est point noircit des vices ordinaires,
Pour cette seule femme il viole la Loi ;
Et de tous les maris il n’offense que moi.
Ingrat qui me dois tout, et veux m’ôter la gloire,
Tu sortis de mon sang, mais sors de ma mémoire,
L’amour cède à la haine, et je te veux punir,
Ton crime à lieu de toi remplit mon souvenir.
Oui, je veux satisfaire à ma fureur jalouse,
Hippolyte est mon fils, mais Phèdre est mon épouse,
Je dois étant ensemble, et père, époux, et Roi,
Défendre la nature, et l’Hymen, et la Loi,
Et puisqu’à tous les trois il a fait violence,
De tous les trois aussi je dois prendre vengeance ;
Et la pitié chez moi ne trouve plus de rang.
Tremperai-je mes mains dedans mon propre sang,
D’un qui naquit de moi deviendrai-je homicide,
S’il est incestueux, serai-je parricide ?
Justes Dieux qui savez la peine où je me vois,
Venez à mon secours, vengez-vous : vengez-moi ;
Vous-même punissez ce Monstre détestable ;
Et que je sois vengé sans me rendre coupable.
Hélas j’invoque en vain l’assistance des Dieux,
Ils sont sourds à mes cris, ils détournent leurs yeux,
De voleurs, d’assassins, j’ai purgé ma patrie ;
Pour mon propre intérêt, faut-il que je les prie.
N’ayant point pour autrui leur aide réclamée,
La mort de Gertion m’a rendu renommé.
Le trépas de Cynnis, de Procruste et Phacée,
J’ai sur leur sépulture élevé mon trophée.
Hippolyte les suit, les siens en sont trahis :
Vengeons notre famille après notre pays.
Allons sans retarder, d’un courage héroïque
Étouffer le dernier des monstres de l’Arctique.
Mais dans mon sang glace coule une froide horreur,
Un secret sentiment allentit ma fureur
Et semble à mon courroux vouloir ôter les armes,
De mes yeux malgré moi, je sens couler des larmes.
Tu me parles pour lui, nature, je l’entends :
Mais tu n’obtiendras rien de ce que tu prétends.
En vain tu veux fléchir mon illustre colère,
Je sais qu’il est mon fils, je sais que je suis père ;
Mais je dois à l’honneur bien plus qu’à mes enfants,
Tu devrais m’inspirer ce que tu me défends.
Ne me retient donc plus trop pieuse nature,
Puisque c’est contre toi qu’il a fait cett’ injure :
Mais je vois ce Dragon fatal à ses parents,
Qui devait conserver mes trésors les plus grands,
Le perfide a voulu me les ravir lui-même,
Je suis tout transporté, ma fureur est extrême,
Modérons-nous pourtant, et gardons l’équité.
Scène IV
HIPPOLYTE, THÉSÉE, ACHRISE, EPIMÉTHÉ, OMPHALE
HIPPOLYTE.
Mon père est triomphant d’une illustre Cité,
Sa vue est à son fils un bien incomparable,
Allons en recevoir un accueil favorable.
J’ai tout quitté mon père à votre heureux retour,
Comme un de vos sujets je viens faire ma cour ;
Je viens pour recevoir vos aimables caresses.
D’où viennent ces froideurs, et ces mornes tristesses ?
Ce silence m’étonne, et me remplit d’effroi,
Si vous êtes mon père, au moins répondez-moi.
Quoi ! n’écoutez-vous point un fils qui vous honore.
Vous autres, dites-moi l’ennui qui le dévore,
Le mal que l’on sait tôt, souvent produit un bien.
Quoi ! vous vous détournez, et ne répondez rien :
J’interroge chacun, et nul ne veut m’entendre,
Ceci m’exprime un mal que je ne puis comprendre,
L’Oracle qui jadis mit cette Ville en pleurs,
N’aurait-il point prédit quelques nouveaux malheurs ?
Loin de mon père, ô Ciel ! détourne la tempête,
Si le foudre doit choir, qu’il tombe sur ma tête.
THÉSÉE.
Ce serait justement, tu l’as bien mérité,
Quel crime est comparable à ton impiété.
HIPPOLYTE.
Que peut-on m’imputer ? de quoi suis-je blâmable ?
THÉSÉE.
Que n’as-tu point commis, de quoi n’es-tu coupable ?
Tu remplis tous ces lieux, et de crainte, et d’horreur ;
Et les objets muets parlent de ta fureur :
Ceci t’appartient-il, reconnais-tu ces armes ?
HIPPOLYTE.
Oui, je les reconnais.
THÉSÉE.
Et tes yeux sont sans larmes.
Ce fer, et ces témoins parlent tous contre toi.
HIPPOLYTE.
À quoi tend ce discours, ah ! je tremble d’effroi.
THÉSÉE.
Dis, n’as-tu pas voulu, Monstre que je déteste,
Mêler le crime au crime, et le meurtre à l’inceste.
HIPPOLYTE.
Ô Ciel ! quelle injustice, hélas ! j’ai trop vécu,
Je survis à ma gloire.
THÉSÉE.
Es-tu pas convaincu,
Misérable qu’as-tu qui parle en ta défense.
HIPPOLYTE.
Et que pourrais-je avoir que ma seule innocence.
THÉSÉE.
Réponds à ces forfaits qu’on vient de t’imputer ;
L’on te fait grâce encore de vouloir t’écouter,
Tu ne sauras trouver d’excuses légitimes.
HIPPOLYTE.
Mon esprit qui jamais ne commet aucuns crimes,
N’a pas accoutumé de les défendre aussi :
Je parlerai pourtant, vous l’ordonnez ainsi.
Suivons la bienfaisance, et non pas la colère,
Souvenons-nous que Phèdre est femme de mon père,
Cachons sa passion, oui, n’en découvrons rien ;
Et sauvons notre honneur sans lui ravir le sien.
Le crime qu’on m’impute est grand, est effroyable,
Mais si mal inventé qu’il n’est pas vraisemblable,
On ne m’en peut convaincre, et moins m’en condamner ;
Et c’est se faire tort que de m’en soupçonner.
L’on me nomme ennemi de l’amour et des femmes ;
Et l’on me nomme amant, l’on accuse mes flammes,
Peut-on me reprocher l’insensibilité,
M’accuser de froideur, et d’impudicité ;
Si j’approuve à grand’ peine une ardeur légitime,
La pourrai-je approuver quand elle est jointe au crime :
Mon cœur n’est point brûlé de feux incestueux,
Si j’avais de l’amour, il serait vertueux.
Cette accusation est pleine d’injustice,
Comparez seulement mes mœurs avec ce vice :
Vous verrez, que c’est moi qui suis seul offensé.
Pour juger du présent, rappelez le passé :
Voyez sans passion, et dans l’indifférence,
Si ce qu’on m’impute à la moindre apparence.
THÉSÉE.
Tu prends à te louer d’inutiles soins,
Ou confesse ton crime, ou confond tes témoins.
Il est vrai, tu menais une vie exemplaire,
Mais tu pensais par-là couvrir ton adultère.
Que tes crimes seraient, ou douteux, ou cachés,
Sous de grandes vertus, cachant de grands péchés.
HIPPOLYTE.
Je suis exempt de crime, et dois l’être de blâme,
Ah ! que ne pouvez-vous lire dedans mon âme,
Je ne vous ferais point odieux ni suspect ;
Si vous voyez mon cœur, vous verriez mon respect :
Mais enquérez-vous bien, si durant votre absence
J’ai vécu chez la Reine avec quelque licence,
Ma raison au besoin a montré son pouvoir ;
Et je peux me vanter que j’ai fait mon devoir ;
Et si pour l’avoir fait, pour honorer son père,
Un fils pouvait après demander son salaire,
Loin de craindre un supplice, et d’appréhender rien,
Je pourrais aujourd’hui vous demander le mien.
Mais de ceux que vous-même avez mis à ma suite,
Apprenez qu’elle fut ma vie, et ma conduite ;
Sachez si j’ai trahi mon Père ni mon Roi,
Si j’ai rien fait d’indigne, et de vous, et de moi.
Interrogez-les tous, Euriale, Aristée,
Croyez en votre aïeul le vertueux Pithée ;
Il aime votre honneur encor plus que le mien,
Considérez ce crime, et l’examinez bien,
Vous verrez que l’amour ne mérite point coupable.
THÉSÉE.
Tu cherches vainement à te rendre excusable,
Jamais le criminel ne choisit ses témoins,
Et ceux que tu choisis, sont ceux que je crois moins ;
Mais puisqu’ils sont présents tâche de leur répondre.
HIPPOLYTE.
Qui sont-ils ?
THÉSÉE.
C’est Achrise, Omphale, Épiméthé.
Parlez, qu’avez-vous vu, dites la vérité.
OMPHALE.
Nous avons vu l’épée entre les mains d’Achrise,
Et la Reine tremblante, éplorée, et surprise.
THÉSÉE.
Et vous.
ACHRISE.
J’ai vu le reste.
THÉSÉE.
Hé bien, que réponds-tu ?
HIPPOLYTE.
Ah méchants ! imposteurs !
THÉSÉE.
Ah la fausse vertu !
HIPPOLYTE.
Osez-vous contre moi rendre ce témoignage ?
THÉSÉE.
Mais toi-même osais-tu me faire un tel outrage.
HIPPOLYTE.
Achrise est récusable, et ces témoins aussi ;
Et l’on connaît leurs mœurs, que Phèdre vienne ici.
Permettez-le, Seigneur, encor’ que l’on m’opprime,
Si Phèdre me soutient que j’ai commis ce crime,
Je confesse à ma mort.
THÉSÉE.
Elle vient d’en sortir,
Sa pudeur à te voir ne peut plus consentir :
Si tu crois la fléchir, un vain espoir t’abuse,
Ainsi que ces témoins, elle même t’accuse.
HIPPOLYTE.
Elle ose m’accuser !
THÉSÉE.
Oui, mais c’est à regret ;
Elle montre un esprit, et pudique, et discret,
Et même en t’accusant, elle prend ta défense.
HIPPOLYTE.
C’est qu’elle connaît bien quelle est mon innocence.
THÉSÉE.
Ton crime abominable est clair aux yeux de tous :
Entends ce que j’ordonne, et mon juste courroux ;
Fuis hors de ma présence en des terres lointaines ;
Fuis loin de ce rivage, et loin des murs d’Athènes,
Des limites sacrées des Terres de Pélops.
HIPPOLYTE.
Une secrète horreur se coule dans mes os !
Est-il quelque disgrâce à ma disgrâce égale,
Mon père me bannit de ma terre natale :
Révoquez cet arrêt contre un fils prononcé.
THÉSÉE.
Je le révoquerai, révoque le passé,
Ma vertu te bannit.
HIPPOLYTE.
Vous rend-elle implacable.
THÉSÉE.
Non ; mais elle m’apprend à punir un coupable.
HIPPOLYTE.
Un exil est trop doux pour ces crimes affreux :
Mais pour un innocent, il est trop rigoureux ;
Faites aux yeux de tous, un acte de Justice,
Exemptez-moi de peine, ou croissez, mon supplice.
THÉSÉE.
Ne te plains point de moi, si j’adoucis ton sort,
Ton crime méritait pour supplice la mort,
Admire ma bonté, puisque je le modère ;
Et rends grâces au Ciel, que ton Juge est ton père.
HIPPOLYTE.
Si je suis exilé pour un crime si noir !
Hélas ! qui des mortels me voudra recevoir,
Je serai redoutable à toutes les familles,
Aux frères pour leurs sœurs, aux pères pour leurs filles ;
Où sera ma retraite en sortant de ces lieux ?
THÉSÉE.
Va, chez les scélérats, les ennemis des Dieux,
Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères,
Chez ceux qui sont souillés d’incestes, d’adultères,
Ceux-là te recevront.
HIPPOLYTE.
Calmez votre courroux,
Les Dieux me soient témoins, je les atteste tous,
Qu’Hippolyte innocent serait exempt de vice,
S’il n’obligeait son père à faire une injustice.
THÉSÉE.
Toi seul commet un crime, et veut me l’imputer :
Mais il perd le respect, et c’est trop l’écouter,
Qu’on l’ôte de ces lieux, allez que l’on l’emmène.
Thésée s’en va.
HIPPOLYTE.
Non, volontairement je confesse à ma peine,
Je veux jusqu’à la mort paraître obéissant,
Les siècles à venir me croiront innocent,
Ma réputation ne sera point flétrie.
Adieu, Cité superbe : Adieu, chère Patrie,
De vous voir plus longtemps, il ne m’est pas permis ;
Adieu mes compagnons, mes fidèles amis,
En qui mes jeunes ans ont trouvé tant de charmes :
Mais ne m’accusez point en répondant des larmes,
Quand on n’est point coupable, on n’est point malheureux :
Comme je suis constant, montrez-vous généreux,
Que je sorte d’ici, non de votre mémoire.
Et toi qui fus toujours compagne de ma gloire
Vertu qui vois qu’à tort les miens m’ont accusé,
Suis-moi dans mon exil puisque tu l’as causé.
ACTE V
Scène première
PHÈDRE, ACHRISE
PHÈDRE.
Hippolyte est banni par arrêt de son père,
Arrêt trop inhumain, et qui me désespère !
Ah père sans pitié, barbare jugement
Qui te ravit un fils, et qui m’ôte mon amant,
L’honneur de sa Patrie, et l’espoir de l’Attique,
Le deuil sera commun, car la perte est publique ;
Puisqu’on nous l’a ravi, rien ne nous est resté,
La bonté, la valeur, la foi, la piété.
En ce jeune Héros aujourd’hui sont punies ;
Et toutes les vertus avec lui sont bannies,
Les Temples sont déserts, la Justice, et les Dieux,
Pour le suivre en exil, abandonnent ces lieux,
Ah ! misérable fils ! Impitoyable père !
Amante infortunée !
ACHRISE.
Elle se désespère.
Il se faut consoler.
PHÈDRE.
Tu me veux consoler,
Toi qui seras, cruelle, à le faire exiler ;
Par un mensonge horrible, et plein de barbarie,
As-tu pas du Tyran excité la furie,
Fait bannir Hippolyte, et causé ses malheurs.
ACHRISE.
Mes discours n’ont rien fait que ce qu’ont fait vos pleurs.
PHÈDRE.
Je n’avais pas de dessein de perdre ce que j’aime :
Mais de blâmer Thésée, et l’accuser lui-même.
Je voulais lui montrer, dans mon funeste sort,
Qu’à son injuste Hymen, je préférais la mort ;
Et que lui-même était ce Monstre abominable :
Mais parlant clairement, j’eusse été trop coupable ;
Et pour n’en dire trop, pouvais-je en dire plus,
Qu’on me verrait rougir, et qu’il serait confus,
Je condamne pourtant ces larmes infidèles.
T’exilant, Hippolyte, elles sont criminelles ;
Mais ton père inhumain a failli plus que toi,
Malgré tous tes mépris, j’ai de l’amour pour toi.
Je prends part à ta honte, et prends part à tes peines,
Mon esprit fut banni quand tu sortis d’Athènes,
Du penser je te fui dans les affreux déserts,
Avec toi je traverse, et les monts, et les mers,
Le chemin que tu prends, on me le verra prendre,
Si tu vas aux Enfers, l’on m’y verra descendre ;
Et rompant le lien qui m’attache à ce corps,
J’irai te faire voir mon amour chez les morts.
ACHRISE.
Montrez votre constance.
PHÈDRE.
Ah quelle est ma misère !
La raison même veut que je me désespère,
Dans la nuit de mon deuil, nul espoir ne me luit,
Ce que j’aime me fuit, ce que j’aimais me fuit,
Pour jamais Hippolyte est hors de ma présence
Et de mon fier Tyran je suis en la puissance.
Demain sans plus tarder, ce cruel ravisseur
Me veut faire épouser le mari de ma sœur.
Hélas ! avec horreur je vois ma destinée,
Il veut que je consente à ce triste Hyménée ;
Mais plutôt d’un poignard je m’ouvrirai le flanc.
Ne coulez plus mes pleurs, coulez mon propre sang,
Pour m’empêcher d’entrer dans le lit d’un beau-frère ;
Que des fils de ma sœur je ne sois point la mère.
Pour fuir cet hymen, et cet horrible sort,
Je n’ai plus qu’un moyen, je n’ai plus que la mort.
ACHRISE.
Méprisez l’orgueilleux qui méprise vos charmes :
Ou pour voir votre Amant, servez-vous de vos larmes,
Si vos fatales pleurs le firent exiler,
Ces mêmes pleurs d’exil le feront rappeler.
Allez, trouver le Roi, je le vois qui s’avance.
Scène II
THÉSÉE, PHÈDRE
THÉSÉE.
Vos vertus désormais seront en assurance.
Madame, parle donc, n’appréhende plus rien,
J’ai vengé par l’exil, votre honneur, et le mien,
Juste père, d’un fils, j’ai châtié l’audace,
PHÈDRE.
Je viens vous demander.
THÉSÉE.
Quoi, sa mort ?
PHÈDRE.
Non, sa grâce.
THÉSÉE.
Vous me la demandez, que dites-vous, ô Dieux !
C’est trop peu que l’avoir exilé de ces lieux,
J’ai cru par ma douceur vous avoir outragée.
Il est digne de mort.
PHÈDRE.
Vous m’avez trop vengée.
THÉSÉE.
Je n’ai que commencé ; le Ciel achèvera,
Et son foudre bientôt ce Monstre écrasera ;
Si vous aimez l’honneur, chérissez la vengeance.
PHÈDRE.
Si vous aimez l’honneur, chérissez la clémence.
Pardonnez-lui, Seigneur.
THÉSÉE.
Pour qui me parlez-vous ?
PHÈDRE.
Pour votre fils.
THÉSÉE.
L’ingrat allume mon courroux,
Il est trop criminel.
PHÈDRE.
Vous trop impitoyable.
THÉSÉE.
Rien n’égale son crime.
PHÈDRE.
Il n’est pas si coupable.
THÉSÉE.
D’un cœur si magnanime il voulut abuser,
Dites, par quel moyen pouvez-vous l’excuser,
Puisqu’il est criminel, même quand il vous aime.
PHÈDRE.
Je ne puis l’excuser qu’en m’accusant moi-même.
THÉSÉE.
Ô Dieux ! quelles vertus, quelles grandes bontés,
Non non, n’accusez point d’innocentes beautés,
Encor qu’on soit aimable, on n’est pas criminelle ;
Et le Ciel vous a fait aussi chaste que belle.
PHÈDRE.
Non non, je suis coupable, et vous l’êtes aussi.
THÉSÉE.
J’ai failli, je l’avoue, en vous laissant ici,
J’eus tort d’abandonner une belle maîtresse
À l’aveugle fureur d’une ardente jeunesse.
Hélas ! mon imprudence a causé ce malheur ;
Et mon fils dans ces lieux voulait m’ôter l’honneur,
Lorsque mes ennemis me couronnaient de gloire.
Ah fatale entreprise ! Ah trop chère victoire.
PHÈDRE.
Celui qui triomphait, perdit sa liberté ?
THÉSÉE.
Ah ! ne m’accusez point d’une infidélité,
Je vous garde la foi que je vous ai jurée,
Comme épouse toujours je vous ai révérée.
Vous régnez dans mon cœur, comme dans cette Cour ;
J’ai surmonté pour vous la nature, et l’amour ;
J’ai montré ma rigueur pour montrer ma tendresse ;
Et j’ai banni pour vous, mon fils, et ma maîtresse ;
Père, j’oublie un fils. Amant, j’éteins mes feux.
PHÈDRE.
Pour m’obliger, Seigneur, rappelez-les tous deux,
Je ne veux point troubler le repos de votre âme,
Quelqu’un soit votre fils ; et l’autre, votre femme.
Tu consens, j’y consens.
THÉSÉE.
Je quitte tout pour vous,
Prenons les sacrés noms, et d’épouse, et d’époux ;
Et les laissant tous deux plaindre leur destinée,
Jouissons des douceurs d’un heureux hyménée.
PHÈDRE.
Fille d’un père mort, je suis encor’ en deuil,
Votre fils exilé possible entre au cercueil,
Et la mort le suivait sortant de ces murailles,
L’hymen s’accorde mal avec des funérailles :
On n’entend point ces chants, où se plaint la douleur :
La joie est insensée où règne le malheur.
Que ma gloire en ces lieux ne soit donc point flétrie,
Permettez-moi plutôt de revoir ma patrie ;
Ou de suivre mon père, et mon frère, et ma sœur,
La mort plus que l’amour a pour moi de douceur ;
Et l’hymen à tous deux nous serait trop funeste.
Je n’en dirai pas plus, car vous savez le reste.
THÉSÉE.
D’où vient ce changement, et que me dites-vous :
Et quoi vous dédaignez de m’avoir pour époux.
PHÈDRE.
Ayez moins de tendresse, et soyez moins sévère ;
Quittez le nom d’époux, prenez celui de père ;
Croyez que votre fils n’était point criminel,
Et qu’il est digne encor’ de l’amour paternel :
Soyez pour lui de feu, soyez pour moi de glace :
Ou bien si vous m’aimez, accordez-moi la grâce ;
Et par là seulement montrez-moi votre amour,
Je veux être sa mère en lui donnant le jour :
En reprenant mon cœur, en éteignant ma flamme,
Que je vous donne un fils, vous ôtant une femme.
THÉSÉE.
Si j’ai suivi la Loi le faisant exiler,
Je la violerais en le faisant rappeler.
PHÈDRE.
Cruel, si c’est en vain que l’on vous sollicite,
Au moins souvenez-vous, si le sort d’Hippolyte
Vous force quelque jour à plaindre ses malheurs,
Qu’en vain pour vous fléchir, Phèdre versa des pleurs.
Scène III
THÉSÉE, seul
Ô Dieux ! pour Hippolyte implorer ma clémence,
Elle a reçu l’outrage, et parle en sa défense,
Ses pleurs m’ont demandé sa grâce et son retour.
Qu’elle mère jamais a montré tant d’amour ;
Elle fait voir un cœur, et grand, et magnanime,
Imitons ses vertus en pardonnant un crime ;
Et rappelons mon fils de son bannissement :
Mais il est mon rival : mais il est son amant.
La jeunesse est aimable, et la femme changeante :
Si Phèdre est pitoyable, elle peut-être amante.
Ne le rappelons point, il nous serait fatal,
Un fils est pour un père un dangereux rival.
Ne nous repentons point d’un acte de Justice,
Puisqu’il est criminel, je confesse qu’il périsse ;
Il voulait sur ma bonté établir son bonheur,
J’aime mieux perdre un fils, que de perdre l’honneur.
Scène IV
THÉSÉE, ARISTÉE
THÉSÉE.
Je voudrais Aristée.
ARISTÉE.
Ah fortune cruelle !
Je vous viens annoncer une triste nouvelle.
THÉSÉE.
De tout temps mon courage a triomphé du sort,
Que puis-je redouter ne craignant point la mort !
De ma triste maison, dis-moi la destinée,
À quel nouveau deuil est-elle abandonnée ?
ARISTÉE.
Hippolyte est privé de la clarté des Cieux.
THÉSÉE.
Mais qui cause sa mort, des hommes, ou des Dieux.
ARISTÉE.
Tous les deux ont causé ses cruelles disgrâces,
Votre courroux mortel, vos fatales menaces,
Vos imprécations lui dérobent le jour.
THÉSÉE.
Il n’en était plus digne en perdant mon amour,
Puisqu’il meurt justement, la mort m’est agréable,
Les Dieux ont confirmé mon arrêt équitable :
Leur Justice reluit dans leurs actions,
Puisqu’ils ont exaucé mes imprécations :
Leur colère a ravi ce ravisseur infâme,
Qui m’a voulu ravir mon bonheur, et ma femme :
Oui, le coup de sa mort rend mon cœur satisfait ;
Si je l’avais pu faire, ils ne l’auraient pas fait ;
Moi-même de l’ingrat j’eusse repris la vie :
Mais dis, de quelle sorte elle lui fut ravie.
ARISTÉE.
De la ville sorti, fuyant votre courroux,
Sans accuser le Ciel, ni se plaindre de vous,
Il monte sur son Char, et prend en main les rênes,
Pour la dernière fois tournant l’œil vers Athènes.
Chère Cité, dit-il, j’attends encore les Dieux,
Qu’Hippolyte innocent est banni de ces lieux :
Si mon père le veut (quoique je sois sans crime),
J’approuve mon exil, et le crois légitime,
Moins sensible que nous à ses propres malheurs,
D’un visage constant il voit couler nos pleurs.
Puis nous disant adieu, non d’un ton lamentable,
Le Ciel, mes chers amis, vous soit plus favorable.
Ses chevaux, seulement éprouvant son courroux,
Votre fils à l’instant se sépare de nous ;
Et ces jeunes coursiers plus légers que la foudre,
Nous ravissent son char, et font voler la poudre :
Ne pouvant le quitter, nous marchons sur ses pas,
Quand un mal arriva qu’on ne prévoyait pas.
Nul signe ne paraît, de tempête et d’orage,
Lorsque l’onde s’émeut assez près du rivage,
Et Neptune en courroux fait un bruit éclater :
Un grand bruit égalant la voix de Jupiter,
Nous sommes tous surpris d’une peur sans pareille,
Les chevaux d’Hippolyte au Ciel dressent l’oreille ;
L’onde s’enfle, on la voit largement écumer,
Et mouvoir tout d’un temps une plage de mer
Qui paraît à nos yeux comme une Île flottante,
Qui s’avance vers nous, et qui nous épouvante ;
L’eau s’entre-ouvre, et sur terre un Monstre elle vomit,
De son mugissement le rivage frémit,
Et couvre un vaste lieu de son corps effroyable,
Et ses écailles d’or luisent dessus le sable :
Ce prodige, au lieu d’yeux, fait voir deux flambeaux,
Semble tirer les feux du sein des mêmes eaux ;
Ses chevaux sont troublés à l’aspect de ce Monstre ;
Nous frémissons d’horreur : lui seul à sa rencontre
Ne paraît point surpris, ne montre aucun effroi.
La belle occasion, dit-il, qui s’offre à moi,
Ma race glorieuse aime la renommée,
À vaincre des Taureaux elle est accoutumée.
Apaisons, ce dit-il, mon père en l’imitant.
Votre généreux fils prend un dard à l’instant,
Il songe à la victoire, et la pense certaine,
Ses chevaux étonnés rendent sa valeur vaine ;
Ce Monstre leur fait peur avec ses yeux ardents,
Ils fuient, et fuyant prennent le frein aux dents ;
En vain tirant la bride, il se ploie en arrière,
Malgré tous ses efforts enfilant la carrière,
La bride, ni sa voix ne leur sert plus de loi ;
Et pour leur conducteur n’ont plus que leur effroi.
Écumant et soufflant ils traversent la plaine,
Puis vont aveuglément où la crainte les mène :
L’image du péril, les effrois qu’ils ont eus,
Font qu’ils montent sans peur sur les rochers pointus,
Leur timide fureur jusqu’au faîte les guide,
Le Char se brise enfin par sa course rapide,
Lors Hippolyte tombe, ah funeste accident !
Dans les rênes qu’il tient il s’engage en tombant.
Les chevaux à ce bruit hâtent encore leur fuite,
Et traînent sans pitié le beau corps d’Hippolyte ;
Ce corps si délicat, et ses membres si chers,
Sont brisés contre terre, et contre les rochers ;
Son sang rougit les lieux par où la mort le passe.
Nous, les larmes aux yeux, suivons sa rouge trace ;
Et nous maudissons tous en regrettant sa mort,
Les rênes, les chevaux, et le Monstre, et le sort.
Voilà de votre fils le destin déplorable.
THÉSÉE.
Il est mort justement, puisqu’il est mort coupable.
ARISTÉE.
Si vous ne plaignez point ses tragiques malheurs,
Pourquoi donc de vos yeux voit-on couler des pleurs.
THÉSÉE.
Son trépas à la fois me doit plaire et déplaire :
Comme juste, il me plaît : je le plains comme père.
ARISTÉE.
Mais chacun dit tout haut, qu’il était innocent,
Qu’on l’accusait à tort.
THÉSÉE.
Le Ciel le punissant
Montre ce qu’il était. Mais que veut Pasithée,
Quel funeste accident l’a rendue épouvantée :
Je la vois, ce me semble, et frémir, et trembler,
Quelque malheur encor’ viendrait-il me troubler !
Scène V
THÉSÉE, PASITHÉE, ARISTÉE
PASITHÉE.
Hélas !
THÉSÉE.
Parlez, parlez, et nous tirez de peine,
PASITHÉE.
La Reine ne vit plus.
THÉSÉE.
Que dis-tu de la Reine ?
PASITHÉE.
Je dis qu’Hippolyte elle a suivi le sort :
Et qu’elle s’est ouvert le chemin à la mort.
THÉSÉE.
Et quoi, ma chère épouse est sans âme, et sans vie ;
Mais pour quelle raison se l’est-elle ravie ?
PASITHÉE.
Sitôt qu’Hippolyte elle eut appris la mort,
Elle maudit cent fois l’injustice du sort ;
Il et mort, ce dit-elle, et n’a point fait de crime,
Il est de mon amour l’innocente victime,
Il n’a point violé le respect, ni la loi.
Ah ! je mourrai pour lui, puisque il est mort pour moi.
De son père jaloux, l’âme fut abusée,
Mais je n’attendrai pas la fureur de Thésée,
Enfin finissant ces mots, un fer bornant ses jours,
Vient d’éteindre en son sang, sa vie, et ses amours.
THÉSÉE.
Quoi, mon fils ne fut point impudique et blâmable :
Et Phèdre seulement est amante et coupable,
Et noircit l’innocent de son propre forfait,
Ô Ciel ! et juste Ciel ! qu’as-tu dis, qu’ai-je fait.
De ses fautes vertus j’étais donc idolâtre.
Je la crus plus que mère, elle est plus que marâtre.
Moi, pire qu’elle encore, jaloux et furieux,
Révère la coupable, et perdez le vertueux !
Ah ! misérable fils, ah ! détestable femme,
Dont les cruelles pleurs, et l’adultère flamme,
Ôte au père son fils, à son époux l’honneur.
Ah ! sexe dangereux, ah ! comble de malheur.
PASITHÉE.
Non, non, Phèdre, Seigneur, n’est pas si criminelle ;
Elle aima votre fils sans vous être infidèle.
Ce ne fut point amour, mais excès d’amitié,
Qui doit loin de l’horreur exciter la pitié.
La vertu d’Hippolyte a fléchi son courage ;
Mais sans que sa pudeur ait pourtant fait naufrage.
Achrise, Achrise seule a causé ces malheurs,
Qui versèrent son sang, et font couler nos pleurs.
Dans l’amour d’Hippolyte, elle entretint la Reine :
Elle parla pour elle ; et sa ruse étant vaine,
Ne pouvant le corrompre, elle osa l’accuser,
Et vint injustement vos fureurs embraser.
THÉSÉE.
Ah ! que viens-je d’ouïr, mes esprits homicides,
Pour venger un inceste, ont fait deux parricides.
Par mes noires fureurs, et mon aveuglement,
Ma famille Royale est dans le monument.
Mais qu’a-t-on fait d’Achrise, ah ! l’impie ! ah ! l’infâme !
Je la veux immoler à mon fils, à ma femme.
Et la sacrifier à leurs tristes amours.
PASITHÉE.
Dans les flots de la mer elle a fini ses jours,
De son crime elle-même a payé la salaire.
THÉSÉE.
Je suis le seul objet qui reste à ma colère,
Je suis le plus coupable, et le seul impuni,
Et j’ai tué mon fils lorsque je l’ai banni.
Dans le sein de l’erreur, ma prudence endormie,
Aujourd’hui pour jamais me couvre d’infamie,
Le Ciel m’ôte Hippolyte, et m’ôte l’honneur.
ARISTÉE.
Ah ! n’appréhendez point ce funeste malheur,
Chacun connaît d’Achrise et le crime, et la ruse,
Tout le monde vous plaint, et nul ne vous accuse.
Vous avez, de tout temps, les vices combattus,
Et pour parler pour vous, vous avez vos vertus,
Qui pour leur intérêt prendront votre défense,
La Grèce publiant votre illustre vaillance,
Tous les jours parle encore de ce bras glorieux,
Qui bannit pour jamais les Monstres de ces lieux.
Personne ne croira qu’un cœur si magnanime,
Avec tant de vertus soit coupable d’un crime.
THÉSÉE.
Outrageant la Nature, et violent la Loi,
Monstres, exterminés, vous revivez en moi,
En vous chassant d’ici j’ai rempli votre place,
Votre mort fait ma gloire, une autre mort l’efface.
Et parricide père, et parricide époux,
Je suis plus détestable, et plus Monstre que vous.
La splendeur de mes jours s’est couverte d’un nuage,
Et la brutalité succède à mon courage :
J’ai par un acte seul terni tous mes exploits.
J’ai par un crime seul enfreindre toutes les lois ;
Du feu de mon courroux, ma gloire est consumée,
Ma fureur en naissant tua ma renommée.
Je vois avec horreur cet Astre qui me luit,
Je cherche à me cacher des déserts et la nuit :
Je ne puis plus souffrir que nul homme me voie ;
Et veux à la douleur mettre mon âme en proie.
Hélas ! je me verrais, quand nul ne me verrait ;
Et mon crime en secret toujours m’accuserait,
Pour n’avoir nul témoin de mon malheureux extrême,
Je veux par mon trépas me cacher à moi-même.